La Revue des Ressources

Une histoire de faucon 

dimanche 19 juillet 2009, par Nina Zivancevic (Date de rédaction antérieure : 1993).

Comme j’étais assise dans un appartement de banlieue dans ma ville natale, regardant les femmes étendre leur linge dans l’espace étroit séparant deux immeubles, je me mis à observer quatre jeunes gens, en tenues spéciales de camouflage, qui revenaient tout juste du front.

Ils ouvrirent la porte de l’un des deux immeubles, entrèrent dans la cuisine, s’assirent tout en sueur à une table, leurs mauvaises dents trahissant leur vraie nature ; ils étaient extrêmement irritables, tremblants, en surface ils semblaient calmes, comme le monde autour d’eux semble calme alors qu’il tremble lui aussi. L’un des deux types a dit : "Ils ne m’ont pas payé pour tout ça" ;
"Tout ça", ce sont ces soixante-douze jours dans le désarroi d’une quelconque tranchée dévastée qui n’appartient à personne puisque telle est la nature de cette guerre : elle surgit de nulle part, n’a été causée par personne, elle est meurtrière, elle est la guerre civile où l’on ne sait plus à qui appartiennent ces territoires, à qui cette tranchée. C’était en tout cas une époque où nul ne savait plus où il avait laissé son casque, ni derrière lui ses vêtements et ses bottes sales. J’étais toute parfumée et je m’efforçais de leur sourire tout en essayant d’allumer une cigarette. L’un d’eux sauta sur ses pieds pour venir m’aider et je lui dis :
"Ne faites pas ça, je peux allumer ma cigarette toute seule".
Je les regarde avec tendresse, ils ont grandi sans mère, ils ne doivent même pas en avoir une, parce qu’elle ne les laisserait pas tuer et blesser leurs propres frères et soeurs qui ne se distinguent d’eux que par le dialecte qu’ils parlent, comme on se distingue par la couleur de sa peau, ou par la somme d’argent qu’on a en banque. Et puis j’essaie d’en imaginer un habillé en femme et je pense restera-t-il avec moi maintenant va-t-il revenir à lui, je ne profère un seul mot.

L’un des quatre, en travesti, ressemble à Mona Lisa qui est en fait Saint Jean de Léonard, le baptiste qui se contempla dans un miroir liquide. Quand Jean-Baptiste se vit reflété par l’eau, il tomba amoureux de lui-même et donc se sourit à lui-même. C’est ainsi qu’il a gardé cet étrange sourire qui dure depuis des siècles, ainsi qu’il s’est lui-même mué en sourire et qu’il est devenu la Joconde, et à présent nous sommes là à demander : "Mais pourquoi sourit-elle, au fond ?" Et la seule réponse possible est qu’elle sourit de notre ignorance, nous qui croyons depuis des siècles qu’elle est femme alors qu’elle est un mutant, un type assez rigolo, d’ailleurs, qui a quelque chose à voir avec une pissotière et une machine à coudre. "Mais pourquoi l’Histoire de l’Art est-elle toujours liée à l’Histoire de la Guerre ? " se demande un professeur de mathématiques qui a quatre écoliers dans sa petite école.

Au lycée, je pleurais beaucoup : je souffrais d’un excès d’émotions. Il suffisait que quelqu’un me montre un ongle cassé pour que je me mette à pleurer : c’était bien avant que ne commence cette horrible guerre civile. C’était bien avant que je ne remarque ces femmes en train d’étendre leur linge bleu et blanc entre deux immeubles en ruines, prêts à s’effondrer pour tuer les quatre déserteurs/étudiants qui sont dessous.
C’était bien avant que j’apprenne que je souffrais d’un syndrome prémenstruel et d’un déséquilibre hormonal qui faisaient naître en moi toutes ces larmes Voilà ce qui s’est passé en fait : j’ai toujours cru au spirituel, à un trop plein d’émotions, puis à un fluide subtil appelé poésie et à la seule force de mon esprit, jusqu’au jour où l’on a découvert que tout cela avait pour nom "déséquilibre des échanges d’hormones et de fluides ". A compter de ce jour, on ne m’a plus jamais permis de pleurer juste pour pleurer ; pourtant, mes propres raisons de pleurer ont continué à s’accumuler en dedans de moi et ces émotions ont continué à s’amplifier, surtout à l’époque où cette horrible guerre civile a commencé dans mon pays. La presse occidentale semblait ne rien savoir de cette guerre ou ne pas s’en soucier, parce qu’aux yeux de tout le monde elle éclatait sans rime ni raison, elle n’était due qu’au déséquilibre hormonal de mes pauvres nations, si petites et si insignifiantes sur la scène du monde qu’il ne leur restait plus qu’à se plier aux ordres des autres nations et accomplir sans murmurer toutes les tâches qu’on leur imposerait.
Je me souvenais aussi que je pleurais beaucoup à l’âge de l’école primaire en regardant les films de cow-boys : je pensais que les Indiens étaient grossiers et assoiffés de sang et que les pauvres cow-boys blancs étaient leurs victimes. Oui, je pensais que les Indiens étaient les méchants meurtriers, des voleurs armés de tomahawks, ils me semblaient si grands et si sauvages alors que les cow-boys paraissaient si petits et si minces, sauf John Wayne. Les Indiens prenaient les scalps des Blancs et violaient leurs femmes et je pleurais beaucoup parce que j’étais inscrite dans un collège américain.
Cette année-là, j’aurais pu mourir de faim sans un Indien qui augmenta ma bourse d’études : il ne dit pas un mot de la liberté, mais il dut penser que je venais moi aussi du tiers monde.
Ils ont bousillé pas mal de choses, dit-il. La plupart de nos enfants meurent de faim dans les réserves et les adultes se soûlent comme des putois ; voyez comment marche ce pays, ajouta-t-il, on tient les Sud-américains par les drogues dures, les Indiens par l’alcool et les Noirs par rien du tout.
Je sortis abasourdie de son bureau et je quittai le collège peu après. Puis je continuai à écrire de la poésie et personne ne croyait que j’étais blanche avec tous les amis multicolores que j’avais.
Tout ceci se passait bien avant que cette foutue guerre civile commence dans mon pays, bien avant qu’un ami très cher m’envoie une carte d’une autre ville disant : "Vous autres les Serbes, vous êtes tous des chiens !" Et de fait ma lignée familiale est comme autant de sons dans une symphonie, tant de nationalités différentes sont entrées dans sa composition, comme une fugue étrange au synchronisme improbable qu’on ne jouerait dans aucune église ni aucun temple ; c’est un mélange très beau et très triste, mais qui n’a rien de pur, formé qu’il est de sons et de tonalités disparates.
Les femmes sont certes privilégiées dans la mesure où elles n’ont pas à aller à la guerre, mais leur existence n’en est pas moins dévaluée, puisque ce que les femmes doivent donner, c’est la vie. Les autres prennent cette vie, essaient de la détruire ; la conscience tribale s’épanouit comme un éventail. Pourquoi une tribu aurait-elle l’air plus intéressante ou plus menacée qu’une autre ? N’avons-nous pas pris des vacances ensemble, il y a deux ans, sur la mer Adriatique toute bleue ?
N’avons-nous pas pensé bleu, pensé grand, n’avons-nous pas pensé la mer ? Ou n’y avait-il que moi, toute seule dans ma solitude, pour penser que je devais tout écrire, alors que quatre types et deux femmes près de moi doivent étendre du linge humide taché de sang ? Quand on m’a offert la pierre de la sagesse, on m’a bien prévenue de ne pas la toucher, si je ne voulais pas être malheureuse ; je me suis bien gardée de toucher la pierre, mais je n’en ai pas été plus heureuse pour autant, puisque j’ai continué à tout observer autour de moi, jusqu’à ce jour. J’ai vu les quatre jeunes gens et la corde tendue : l’un deux essaie de suspendre le linge, l’autre continue à sourire comme Mona Lisa, le troisième tente de me séduire en courant ici et là comme un Indien d’Amérique, et le quatrième veut allumer les cigarettes de tout le monde mais mon véritable amour vient de mourir hier. Il était au front et il est mort en écrivant un poème non pas une épopée guerrière, mais un simple poème sur l’atmosphère du printemps, tout en essayant de réfracter les rayons du soleil dans un petit miroir qu’il gardait dans sa poche.
Une fois que j’ai commencé à penser à ce type, j’ai fermé mon coeur et ouvert toutes mes fenêtres, par où est entrée cette histoire, qui s’est posée sur mon épaule comme un faucon, dont j’ai presque oublié quel symbole il représente.

P.-S.

Traduit de l’américain par Françoise Bouillot. Nouvelle extraite du livre Recherche Philippe Sollers, éditions Noël Blandin, Paris 1993. © Nina Zivancevic & Semiotext, New-York, 1992.

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