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À propos de Gondawana
Première impression : beau livre, beau papier. Titre énigmatique pour moi que la lecture de la quatrième de couverture éclaire assez pour qu’advienne un désir d’en savoir plus, sans dévoiler la finesse et la profondeur du propos et son ambition, même si sa force et son ampleur sont déjà suggérées dans ce court passage par le seul pouvoir des mots.
En effet, avec « continent », « cours d’eau », « océans », nous voilà d’emblée plongés dans le vaste monde qu’est notre Terre dont la vie, l’histoire, la gestation et les constants remaniements se dessinent en quelques lignes. Sont en effet évoqués dans ce court fragment, les failles, les mouvements profonds du globe : l’île qui devient continent, les terres tour à tour émergées et submergées, lors de processus alternatifs de dislocation et de reconstruction, Terre vivante donc en tout lieu, présence forte du monde réel ou imaginé, lamentations du lamantin, cantilène des sirènes...
De fait, le recueil dans son ensemble est un voyage. Voyage dans le temps, du miocène à l’anthropocène. Voyage dans le temps et aussi dans l’espace, en Afrique chez les Dogons, en Europe chez les Grecs anciens, en Amérique du Sud, avec des incursions dans le monde chinois entre autres,
Régis Poulet étant attentif à la découverte ou au rappel d’autres approches et visions du monde. Et je pense bien sûr à la figure du Nomade intellectuel chez Kenneth White.
Notre voyage dans le livre nous dévoile la diversité des paysages et leur beauté singulière, la spécificité des comportements animaux, la variété de leurs couleurs, de leur apparence et de leurs mouvements (j’ai beaucoup aimé « la langue du tamanoir, langue agglutinante », l’étrangeté colorée du bel Hoazin huppé (le phénix), le vol des frégates, la scène cocasse (p. 108 et 109) de l’homme et des six hurleurs roux, etc.).
Le poème dévoile en outre l’infinie diversité et la richesse de la flore (« la flore est là et son énigme » p. 78). Sont signalées par exemple les correspondances inexpliquées entre le Rosage des Andes et le Rosage des Alpes, plantes semblables et différentes qui invitent à une réflexion philosophique sur la forme, sur les structures et de l’homme et celles du monde, sur la citation de Spinoza mise en exergue par Régis Poulet page 46 et qui m’est particulièrement chère :
« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses. »
J’avais déjà noté dans son précédent recueil que Régis Poulet voyait le monde avec un regard de peintre, attentif aux formes et aux couleurs (cf. p. 108 sur fond de ciel bleu, la libellule qui perche rouge sur sa tige), qu’il le scrutait aussi avec l’acuité du géologue, nous éclairant souvent sur la nature et l’aspect des roches et leur origine. C’est encore le cas (p. 82 & 92 notamment), et il sait parfaitement marier précision et poésie : dans le passage qualifiant le lieu après travail géologique de matrice à diamants (p. 51), il lui suffit d’une allitération bien pensée pour que surgisse sous nos yeux le paysage des « montagnes bourrelées en couches chiffonnées, froissées, fraisées, froncées. »
Il importe aussi de souligner comment le livre permet en sus de sonoriser le récit. Aux bruits de la Nature mentionnés (fracas de l’eau, chants d’oiseaux…) se joint la musique discrète de la langue telle que l’a travaillée Régis Poulet. Elle est comme une musique du monde, un murmure à la limite du silence que seul peut entendre celui qui est présent à l’instant.
Au fil des pages, se succèdent des jeux sur les sons et le rythme. Tantôt une allitération (« on se dit d’abord que sans doute Hérodote ») est suivie d’une assonance (Hérodote et Aristote), tantôt l’assonance est première, dans le choix de rimes riches sans alexandrins (cf. crinières avec rivières).
Parfois enfin, c’est le changement de rythme de la phrase qui interpelle.
Judicieuse, la multiplication des verbes d’action avec rythme binaire sonorités alternées en é et i « j’ai volé, franchi, plongé, bondi » suggère l’énergie continue du voyageur avant l’instant du lâcher-prise. La phrase précédemment nerveuse s’allonge alors comme celui qui fait la planche après l’effort, abdiquant tout désir de maîtrise pour faire corps avec le monde : « je flotte comme un bois boucan/ le non-agir de la dérive » (le passage ravive en moi le souvenir de ma lecture du journal de Krishnamurti, le sage indien). Parfois le rythme, dans sa simplicité ou sa régularité, retranscrit le réel, le bruit de la pagaie sur l’eau (« pagaie pas pressé »), celui qui apaise et accompagne le voyage à défaut de la flûte et du tambourin de nos lointains ancêtres (cf. p. 66).
Régis Poulet nous ouvre donc à son tour des sentiers où cheminer, où se désencombrer. Pour accueillir l’émerveillement devant le dehors, la connivence avec l’eau, les arbres, les animaux, la lumière, le silence ou le tumulte des cataractes. Une voie, une pratique qui permet à l’homme, les sens en éveil et le corps allégé par la marche et l’attention au dehors, de s’oublier ou du moins, d’oublier ses ressassements ordinaires, pour s’ouvrir à plus grand que soi, accédant du même coup à sa juste place dans le monde, à la liberté vraie. « Vie sans formule », écrit-il (p. 15).
Pour résumer, j’ai retrouvé dans cet itinéraire ce qui pour moi est une dimension essentielle du cheminement mental inhérent la géopoétique et à la poésie qui me nourrit.
Pour que l’homme modifie son rapport au monde, notre imaginaire collectif doit d’abord se déstructurer et se restructurer… à l’image du Gondwana en quelque sorte.
Sans crainte de me tromper, je dirais que le long poème de Régis Poulet se situe de toute évidence dans l’aire de la Géopoétique, telle que la concevait Kenneth White, ce qui ne surprendra personne (il préside actuellement l’Institut international de Géopoétique fondé en 1989 par ce dernier).
Pour ma part, j’apprécie particulièrement son souci que ne soit pas occultée (au bénéfice seul de l’écologie importante et nécessaire au demeurant) une exigence fondamentale de Kenneth White, permettre de s’approcher autant que faire se peut de zones inexplorées de l’esprit où trouver le lieu de connivence profonde et rare avec le monde et ce, en se désencombrant.
Méditer après lecture sur la citation de Henry D. Thoreau choisie par Régis Poulet : « Un homme est riche en proportion du nombre de choses dont il peut se passer » (p. 55), et celle d’Aristote sur le lieu (« de plus, il y a un lieu du lieu et ainsi indéfiniment », Physique) qu’il cite aussi, je le faisais déjà, et le tiens pour essentiel — mais je termine le livre enrichie des
« traînées d’étoiles
dans des eaux lucescentes
quand la nuit se mélange à des phosphorescences
issues des profondeurs
un cosmos chaotique »
« chant forci de la mer
sous des astres nouveaux
l’ocre se mêle au flot
vol d’oiseaux blancs
la Terre. » (60)
J’aime terminer mon propos sur cette orgie de lumière…

