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Les sentiers d’un nouveau monde : Autour de Henry David Thoreau 

lundi 30 octobre 2006, par Rodolphe Christin

Où l’on propose au lecteur de suivre une ligne de vie amoureuse des forêts, des broussailles et des rivières. Henry David Thoreau (1817-1862) montre le chemin des bois, pensant trouver dans ces marges de quoi changer la vie. Chercheur atypique, il se met à l’écoute de la polyphonie du monde, voit dans le vol du pivert et le coassement de la grenouille la source d’une possible régénération de soi comme de la société, pour une grandeur cosmique de la conscience.

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« Lorsque je veux me recréer je cherche le bois le plus sombre, le marais le plus touffu, le plus interminable et, aux yeux du citadin, le plus affreux. Je pénètre dans un marais comme en un lieu sacré (...) et la même terre est bonne pour les hommes et pour les arbres. »

H. D. Thoreau, Balades.

Constater tout d’abord ; se dire que le cours des choses, en matière de civilisation, ne va guère pour le mieux. Le pire, c’est que personne ne semble s’en apercevoir, comme si la société n’était qu’un jeu d’automates soucieux de reproduire un ordre sans réfléchir. Il faudrait sortir de cette routine, la briser une bonne fois d’un coup de hache sur la bûche du quotidien pour voir la jeunesse du bois à l’endroit de l’éclat. Cette routine, elle tient le monde dans sa main et, jour après jour, ordonne un genre de vie autour d’un économisme conduisant chacun au sacrifice de son bonheur : gagner sa vie en échinant son existence, la clef d’un mirage qu’il faudrait jeter au loin. Thoreau, ascète paradoxal, réhabilite par sa philosophie l’usage d’une joie contemplative et vagabonde, détachée. Philosophe de l’évasion, l’homme de Walden cherche la cavale culturelle, une tangente libertaire qui l’enlèvera au fatalisme de la reproduction sociale. Avec le souci essentiel de vivre libre.

Pour ce faire, partir. Inutile d’aller loin cependant, des chemins bordés de broussailles suffisent. Objectif : oublier la faiblesse d’une culture et sa vision trop courte. Question cruciale : comment sortir de cette culture qui place l’homme au centre du monde, pour l’asservir plutôt que pour l’épanouir, et qui fait du bonheur un état matériel résultant d’une capacité accrue de consommer et de produire ? A partir d’ici la démarche de Thoreau prend une perspective singulière. Il observe autour de lui, constate que l’être humain ne tient pas encore toute la place et s’en réjouit. Etranger parmi les hommes de son époque, le philosophe éprouve la relativité des points de vue : « Ma recette pour éprouver mon compagnon, la voici : Est-il capable d’oublier l’homme, est-il capable de voir que le monde est endormi ? Je ne fais aucun cas des philosophies de l’univers dans lesquelles l’homme et les institutions occupent trop de place et absorbent l’attention. L’homme n’est que le point où je suis placé et, de là, la vue est infinie. Ce n’est pas une salle des miroirs où je me reflète... L’univers est plus vaste qu’il ne faut pour servir de demeure à l’homme. » Observateur assidu dans son école buissonnière, le philosophe médite cet univers qui est aussi celui des herbes et des insectes, des nuages et des daims. Il se laisse enseigner la grandeur nécessaire pour faire éclater les frontières de cette petite identité qui l’enferme. Celle-ci, Thoreau l’apprend chaque jour dans ses marches à travers bois, est relative et trop étroite en comparaison du gigantesque potentiel de l’univers. Dehors il y a tant de formes de vie qu’il faudrait devenir universel pour toutes les embrasser. Alors nous serions libres, parvenus à l’endroit où l’être échappe aux conditionnements. Malheureusement, la culture de l’époque ne facilite pas la tâche tant elle éloigne chacun de toute transcendance. La solution passe alors par une désocialisation positive.

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Désocialisation positive : un enjeu philosophique de l’expérience de Thoreau se tient là. Là se trouve aussi une contradiction. Thoreau pourrait vouloir dire avec le créateur de Nietzsche, s’adressant aux hommes de son temps : « Je ne partage plus votre conscience. » Et s’entendre répondre : « pourtant...si tu veux être une étoile, il faut néanmoins que tu les éclaires. » Tout le dilemme de celui qui veut sortir du cercle de la société sans se résoudre au silence...

Ce qui caractérise Thoreau, en effet, c’est sa situation immédiatement marginale. Mais si la marginalité s’affirme hors l’institué, elle se définit néanmoins relativement à lui dont elle confirme ainsi la présence. Thoreau prend ses distances sans s’éclipser. Il entend rester l’atome libre de la société de Concord sans cesser de rôder dans ses parages. Dehors, non intégré, il observe d’un oeil sans complaisance le monde auquel il s’adresse. Puis il s’irrite et dénonce. Dès les premières pages de Walden ou la vie dans les bois, Thoreau se pose en face de ses contemporains et les apostrophe. Il se voudrait un veilleur, un éveilleur, et cette fonction l’oblige au dilemme de sa situation. Thoreau, voyageur de proximité, part puis revient histoire d’offrir sa parole en exemple et l’exemple de son expérience pour éclairer les consciences de ses concitoyens américains : « Ce que je voudrais bien dire, déclare-t-il, c’est quelque chose non point tant concernant les Chinois et les habitants des îles Sandwich que vous mêmes qui lisez ces pages, qui passez pour habiter la Nouvelle-Angleterre. »

Ce sont nos propres croyances et acquis, explique-t-il, aussi bien individuels que sociaux, qui ruinent la liberté d’un individu et la puissance épanouissante d’une société. Non seulement la société s’impose aux individus, mais ceux-ci se l’approprient si bien qu’ils en intériorisent les limites que sont ces multiples croyances qu’on juge absolues mais qui ne sont que des créations toutes relatives. « Qu’il est rare de rencontrer un homme qui soit libre, même en pensée ! Nous vivons d’après des règles. Quelques hommes sont enchaînés à leur lit par la maladie, mais tous sont enchaînés au monde. J’emmène dans les bois mon voisin qui est un homme cultivé et je l’invite à prendre dans l’absolu une vue nouvelle des choses, à vider sa pensée de tout ce qu’ont institué les hommes, en vue d’un nouveau départ. Impossible, il reste attaché à ses traditions, à ses préjugés. Il croit que les gouvernements, les universités, les journaux, vont d’une éternité à l’autre. » Toutefois, si les individus sont à eux-mêmes leurs propres limites, ils possèdent aussi, quelque part à l’intérieur, la solution de leur dépassement. En l’individu réside aussi bien la faiblesse de la conformité sociale que la force de l’arrachement du collectif. Car chacun est capable de transcender ce carcan faillible qu’on appelle société. Aucune ambiguïté n’est possible : dans la vision sociologique du philosophe de Walden, ce sont les individus qui en tant que tels composent le substrat fondamental du social, et c’est au niveau de la conscience de chacun que la liberté est à conquérir. La culture est un voile tissé d’habitudes imposé dès la naissance. De ce fait, elle clôt le champ du possible de l’expérience humaine, empêche le déploiement de la vie de chacun et de tous. Mais quiconque le désire, s’il dispose d’une conscience bien vivante capable de discerner le bien du mal et le vrai du faux, peut outrepasser le cercle fermé des codes sociaux et le schéma étroit de l’obéissance. L’individu doit viser cette libération philosophique s’il veut jouir de l’ampleur de la vie et augmenter, d’un même élan, son expérience et sa connaissance. Voici pourquoi le philosophe doit savoir dire “je”.

Sur ce point précisément, la pensée de Thoreau porte la marque du transcendantalisme. Que recherchent les transcendantalistes ? Kenneth White donne l’explication suivante : « Et c’est en quelque sorte une “conscience première”, débarrassée de toutes les couches secondaires (morales, sociales, religieuses, etc.), que le transcendantalisme veut atteindre, car tout, virtuellement, commence là, et tout peut recommencer là. » Le transcendantalisme vise le dépouillement nécessaire à la conscience d’un fond primordial, unifié, d’une vérité profonde qu’il s’agit de laisser remonter à la surface de la pensée et de la sensation. Ainsi Thoreau s’en va se mettre à nu dans les bois, et ce, aussi bien sur le plan pratique et matériel (réduction des besoins) que sur le plan sensible, intellectuel et spirituel (perception poétique de la sauvagerie du monde ; études diverses de la nature ; recherche, hors du social, d’une vie plus ample et puissante...). Du transcendantalisme, l’écrivain Emerson est le chef de file. Et Thoreau, étudiant à Harvard, lit son texte Nature (1836) dont on s’accorde à dire qu’il fonde le mouvement. Diplômé, Thoreau retourne à Concord, y rencontre Emerson qui s’est installé là quelques années plus tôt. Les deux hommes se rencontrent et Thoreau, plus jeune de quinze ans, devient disciple de l’écrivain dissident, ancien pasteur devenu agitateur d’idées et conférencier.

Le transcendantalisme est la pensée d’une évasion toujours possible de l’individu vers l’univers environnant. L’homme existe en tant qu’individu sans être confiné dans la séparation solipsiste d’un individualisme absolu. En explorant le coeur de ses méandres intimes sans y rester englué, l’individu peut accéder à l’universalité puisque, fondamentalement, il n’existe pas de séparation entre l’être individuel et celui du monde extérieur, qu’il soit naturel ou humain. En effet, le transcendantalisme, explique Maurice Gonnaud, « affirme le primat de l’intuition et postule une identité de fond entre ce que nous avons de plus personnel, de plus individualisant, et l’esprit universel, la Surâme, comme l’appelait Emerson... ».

C’est dire que l’individu doit s’ouvrir à la totalité de ce qui existe : « À la réflexion, je trouve qu’il y a autre chose que moi », note Thoreau dans son journal. Tout changement social, énonce-t-il, s’origine dans un “je”, cependant le “je” n’est qu’un moyen, un simple véhicule utilitaire. Chacun doit être à lui-même le conducteur vers la source afin de découvrir l’être véritable qui, lui, dépasse largement la portée d’un individu puisqu’il irrigue tout, jusqu’à la nature la plus sauvage. Si chaque être humain s’avère irréductible à un autre, ceci ne renvoie guère à une apologie de la séparation fragmentaire, mais au contraire à la capacité de chacun de devenir lui-même un monde complet, non aliéné par le poids d’une majorité qui s’imposerait à lui de façon aveugle. Dès lors, l’expérience des aînés doit être rejugée radicalement, car la vie des uns n’a pas à devenir la vie des autres par le biais d’une transmission systématique. À chacun son expérience et la liberté de l’inventer : « Si j’ai fait quelque découverte que je juge de valeur, je suis sûr, à la réflexion, que mes mentors ne m’en ont soufflé mot. » Il s’agit d’échapper au cercle fermé de la succession tranquille des générations se léguant les unes aux autres des acquis relatifs travestis en vérités absolues. Une vie ouverte peut recommencer à chaque instant, pour peu qu’elle ose ce que les autres n’ont pas osé. Il n’existe pas de chemin unique tracé d’avance mais profusion de chemins potentiels. La mission de qui se veut un homme libre consiste à les chercher pour en révéler la teneur. Ce qu’il faut pour cela, c’est s’arracher du collectif et des idées reçues afin de gagner dans ce mouvement une pureté qui permettra de recréer le monde, de le voir dans toute sa nouveauté et, ainsi, de le réinventer en lui donnant toute sa mesure, une mesure respectueuse de la totalité des aspirations de l’être humain.

Ainsi Thoreau cherchera, en s’installant dans sa cabane de Walden, une sortie des cadres collectifs mutilants afin d’atteindre le socle primordial de l’univers. Thoreau n’est pas seulement du monde humain, il se veut du monde entier ; fondamentalement l’homme est un continent immense peuplé de réjouissances simples mais profondes. « En général, les hommes, même en ce pays relativement libre, sont tout simplement, par suite d’ignorance et d’erreur, si bien pris par les soucis factices et les travaux inutilement rudes de la vie, que ses fruits les plus beaux ne savent être cueillis par eux. » Pour jouir de la vie, commençons donc par briser le moule d’une culture et découvrons autre chose, ailleurs, sur les chemins, les rivières, dans les prés et les bois du Massachusetts.

« La société pour laquelle j’étais fait n’existe pas ici-bas. Accepterai-je cette pauvre réalité au lieu de l’espérance ? J’aime mieux la pure espérance que la réalité. Si la vie est une attente, qu’elle le soit. Je ne veux pas faire naufrage sur une vaine réalité. »
H. D. Thoreau, Journal.

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La nature se fait réceptacle d’un désir d’évasion et de transformation de soi par la rupture culturelle qu’elle permet. Espace de vie, elle soutient une expérience plus universelle du monde ; la conscience y devient disponible aux manifestations non-humaines de l’existence. La nature, dans l’imaginaire et la pratique de l’ermite-vagabond de Walden, représente l’alternative au cercle fermé de la culture. Présumée vierge de socialisation, ou presque, elle apparaît incodée et libre. Solitaire et sauvage, elle est l’espace d’une remise à zéro des acquis culturels, pour tout recommencer, en plus grand. « J’aime la Nature, explique Thoreau, en partie parce qu’elle n’est pas l’homme, mais une retraite pour lui échapper. Aucune des institutions humaines ne l’a soumise, ni pervertie. (...) L’homme est contrainte, la Nature est liberté. (...) Aucune des joies qu’elle offre n’est sujette à nos règles et à nos définitions. » Cette nature, Thoreau veut être pleinement dedans, s’y couler pas à pas comme il s’immerge dans l’étang de Walden. L’harmonie atteinte, l’existence devient immense, affranchie des frontières qui séparent le dehors et le dedans : « Cette terre qui s’étend autour de moi comme une carte, note Thoreau dans son Journal, n’est que la doublure de ce qu’il y a de plus profond en mon âme. »

Mais qui veut déguster les forêts profondes doit pouvoir y demeurer aussi longtemps qu’il le souhaite, une fois résolues quelques questions primaires. Cette retraite exige une certaine autarcie, garantie d’indépendance, acquise par sa propre capacité de se procurer le strict nécessaire, c’est-à-dire le strict minimum. « Les nécessités de la vie pour l’homme en ce climat peuvent, assez exactement, se répartir sous les différentes rubriques de Vivre, Couvert, Vêtement et Combustible ; car il faut attendre que nous nous les soyons assurés pour aborder les vrais problèmes de la vie avec liberté et espoir de succès. » La vie dans les bois que mène Thoreau voit son emploi du temps s’équilibrer entre action et contemplation. Une fois éliminés les désirs superflus sources de maintes obligations apparaît l’essentiel, le minimum nécessaire qui soutient la vie sans la charger de faux besoins dictés par l’environnement culturel. À partir de cette réduction ascétique des soucis matériels, une vie créatrice peut se déployer avec le maximum d’ampleur. Matériellement, Thoreau invite à une logique du minimum, et ce pour le maximum d’esprit, lorsqu’il bénéficie du temps indispensable pour être cultivé : « Pendant plus de cinq ans je m’entretins de la sorte grâce au seul labeur de mes mains, et je m’aperçus qu’en travaillant six semaines environ par an, je pouvais faire face à toutes les dépenses de la vie. La totalité de mes hivers comme la plus grande partie de mes étés, je les eus libres et francs pour l’étude. » Le travail alimentaire n’est pas une fin en soi mais un minimum propice à un maximum de créativité ; c’est celle-ci qui le justifie. Le but est d’acquérir la liberté de vivre dans un monde rendu à la beauté joyeusement inutile de sa présence. Lorsqu’il est question d’inventer sa vie, il ne sert à rien de rester cloîtré dans une bibliothèque à méditer de belles idées sans substance. Si la philosophie s’attache à la réflexion de la vie, alors la vie, pour le philosophe authentique, se doit d’être une philosophie. Il ne pourrait y avoir d’un côté l’une et d’un côté l’autre. Les dimensions idéelle et existentielle doivent être reliées par l’expérience. Fort de cette conviction, Thoreau mène durant deux années une vie simple et dépouillée dans les bois de Walden. Libéré des soucis qui obligent au labeur quotidien dénué de plaisir, il peut aller joyeusement à sa guise : « Une fois qu’il s’est procuré les choses nécessaires à l’existence, s’offre une autre alternative que de se procurer les superfluités ; et c’est de se laisser aller maintenant à l’aventure sur le vaisseau de la vie, ses vacances loin d’un travail plus humble ayant commencé. » Jouir donc, ici et maintenant. Car la vie se conjugue au présent, ce présent qu’il s’agit d’éprouver le plus intensément possible.

L’érémitisme vagabond et gaiement ascétique de Thoreau est la forme d’une tentative de libération. Pour être libre, exister à l’écart. Se purifier d’une société afin d’échapper à sa mise en culture. Devenir sauvage, rompre la domestication en repassant, d’une certaine façon, par l’origine et, ainsi, réaborder la jeunesse du monde. Le recours à la nature espère favoriser un tel processus, plus encore l’inspirer. L’histoire linéaire doit être renversée, le présent exacerbé par un nouvel usage du temps. Alors tout commence et se conjugue au présent. « En n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, écrit Thoreau, je me suis inquiété d’utiliser l’encoche du temps, et d’en ébrécher mon bâton ; de me tenir à la rencontre de deux éternités, le passé et l’avenir, laquelle n’est autre que le moment présent ; de me tenir de l’orteil sur cette ligne. » Une vie mérite d’être intense à chaque minute. Pour ceci elle doit être capable de faire beaucoup avec peu, c’est-à-dire faire feu de tout bois afin de combler de signification chaque instant de la vie et chaque aspect du réel. La gaieté naît de la contemplation d’un monde originel sous la fraîcheur du regard poético-philosophique. Juste percevoir, ici et maintenant. Alors le temps devient une succession d’instants, le présent est éternel. Afin de favoriser cette perception, le penseur s’en va sur les chemins, parcourt les terres en friche où l’on peut devenir attentif, enfin, aux « heures de l’univers et non à celles des trains ». Cette faculté d’aller à sa guise, libre et insouciant, est la garantie d’un plaisir accru de vivre ; l’érémétisme de Thoreau est fondamentalement hédoniste.

Toutefois, qu’on ne se méprenne pas : l’hédonisme en question n’est pas égoïste, il grandit au contraire à travers une conscience ouverte. On n’aura qu’à se reporter à La désobéissance civile pour le vérifier au plus vite : « Si je me consacre à d’autres intérêts ou contemplations, je dois à tout le moins veiller, pour commencer, que je ne les cultive pas assis sur les épaules d’autrui. » Cette figure de l’homme libre qui hante Thoreau, il la revendique pour tous, sans exception. Il n’est pas difficile alors de comprendre pourquoi Thoreau s’en prend aux actions esclavagistes de l’Etat américain, cet Etat cristallisateur du défaut d’une société aux principes faussés qui établit des différences de statut et de traitement entre les hommes. D’où une attitude anti-esclavagiste péremptoire renvoyant chacun à ses responsabilités et à sa conscience : « À l’Etat, je donne ce conseil : rompre avec les propriétaires d’esclaves sur le champ. Il n’y a pas de loi, ni de précédent respectable qui sanctionne le maintien de cette union. Et à tous les habitants du Massachusetts, je conseille de rompre avec l’Etat tant qu’il hésitera à faire son devoir. » Le philosophe a soif d’universalité ; comme il embrasse d’un unique élan le soleil et les forêts, il épouse la diversité humaine : « Puissé-je être délivré de l’étroitesse, de la partialité, de l’exagération et de la bigoterie ! Pour le philosophe, toutes les sectes, toutes les nations sont semblables. J’aime Brahma, Hari, Bouddha et le Grand Esprit autant que Dieu. »

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Ce que Thoreau exprime en écrivant sa démarche n’est justement rien d’autre qu’une démarche, un cheminement intime que la mise en scène littéraire tente de rendre exemplaire. La fréquentation des forêts correspond au parcours de grands espaces intérieurs. Lorsque Thoreau fréquente le non-humain, il piste la nature profonde de l’homme car, fondamentalement, le non-humain et l’humain ne sont pas séparés et ne sont pas séparables sans mutilation de la conscience et de l’existence. Ils s’exigent l’un l’autre, unis dans cette parenté conférée par le simple fait de coexister sur la terre, sous le ciel. Aussi, chaque existence est sacrée car le simple fait d’exister sacralise un être, humain ou non.

Se fondre dans la nature, c’est vivre directement, pragmatiquement, une transcendance qui soutient le réel et l’élève. Les constructions sociales érigées sur ce socle fondamental que constitue le sacré entendent s’approprier le rapport avec la transcendance en l’isolant de son lieu d’exercice spontané - la nature - pour le limiter au cercle de la société ou aux églises qu’elle érige. Or il n’est nul besoin de canaliser le sacré qui irrigue la réalité. Généralisé au sein de l’espace naturel, le sacré est appréhendable directement par chacun, en dehors de toute institution et pouvoir établis. C’est la contemplation de la nature immense et foisonnante qui permet l’accès à la transcendance sans médiation sociale. Libertaire à sa manière, cet accès au sacré sauvage, issu de l’intime méditation des phénomènes naturels, se moque de tout codage institutionnel.

« Ces mouvements partout dans la Nature sont certainement la pulsation divine. La voile qui s’enfle, le ruisseau qui court, l’arbre qui ondule, le vent qui erre..., d’où leur viendraient autrement cette excellence et cette liberté infinies ? Je ne vois rien de meilleur ni de plus sacré que des ébats sans fin dans le jardin que dieu a crée pour nous. Cette pensée exclut le soupçon du péché. Oh ! si les hommes sentaient cela, ils ne construiraient jamais de temple, même de marbre ou de diamant, de crainte de commettre un sacrilège, mais ils se récréeraient toujours dans ce Paradis. »
H. D. Thoreau, Journal.

L’homme doit vivre et penser à l’échelle de l’univers, en percevoir les infinies résonances, superbes et sublimes, signes d’une incroyable grandeur capable de tout dépasser. Cette grandeur éveille le sens du sacré. L’immensité se cultive chez le libre-penseur soucieux de méditer la course des rivières et le mouvement des vents, de sentir le rapport entre ces phénomènes et ce qu’ils éveillent à l’intérieur de l’homme. « Etre dehors assez longtemps pour que le contact avec une saine réalité serve de lest à la pensée et au sentiment. La santé exige ce relâchement, cette vie sans but. La vie dans le présent. (...) Je reste en plein air à cause de l’animal, du végétal, du minéral qui sont en moi. » Finalement tout se tient : « Ma pensée est une partie du sens du monde ; c’est pourquoi, je me sers d’une partie du monde comme d’un symbole pour exprimer ma pensée. »

Ce que ce philosophe solitaire annonce aux temps présents, c’est qu’il n’est pas de séparation entre les règnes mais une continuité différentielle. L’univers vibre en l’homme, rappelle Thoreau, et cet oubli réduit l’homme à une réalité de circonstance, à un moment historico-culturel qui ne saurait être, en aucun cas, la pleine expression de son être total. Qui veut atteindre la pleine réalisation de soi doit élargir sa conscience vers la grandeur du cosmos. L’isolement et la méditation dans les bois sont des moyens de s’agrandir, en brisant mentalement les conditionnements d’une culture moderne fondée sur la séparation de l’homme et de la nature. L’homme profond est cosmique ; il sait, il sent qu’il embrasse et contient l’humain et le non-humain. Une fois acquise cette sensation d’appartenance universelle, s’impose le respect devant le caractère sacré de tous les êtres qui peuplent et animent le monde. Au regard de cette interdépendance généralisée, convertir systématiquement la terre à la ville et briser sa sauvagerie pour la domestiquer par tous les moyens, c’est obliger l’homme à n’être plus que le forçat de ses propres productions.

« Toutes les belles et grandes choses gardent cet air sauvage que la véritable culture ne détruit pas. »

H. D. Thoreau, Journal.

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