La Revue des Ressources
Accueil > Création > Poésie > Esprit buveur (ou l’œil de Satan)

Esprit buveur (ou l’œil de Satan) 

mercredi 1er janvier 2020, par Lionel Marchetti

ESPRIT BUVEUR
(ou l’œil de Satan)

17 poèmes pris à la confusion
et rehaussés
comme autant d’ombres blanches
de 17 phrases de Sengcan  [1]

Photographie en frontispice
de
Emmanuel Holterbach

.
. .
. . .
. . . .
. . . . .

Photographie de Lionel Marchetti par Emmanuel Holterbach - 2019

. . . . .
. . . .
. . .
. .
.

Avec force précautions, je rôde autour des profondeurs
leur soutire quelques vertiges et me débine
comme un escroc du Gouffre.

Cioran

.
. .
. . .
. . . .
. . . . .

ESPRIT BUVEUR (ou l’œil de Satan)

. . .
— 1 —

ESPRIT BUVEUR

Ce qui m’aime ou me déteste est seul à me limiter ; tout autant — est-ce possible ? —
cela m’ouvre comme une coque

Être aimé, véritablement, c’est être infiniment pressé sur son cœur
à ce point étouffé des deux choses, et
de cette étreinte
naît une force immense et paradoxale

Comme un cadavre qui se relève

Voici une chose, pourtant, que je sais : jamais les Hommes
harnachés de la sorte, affamés et jaloux
n’abandonneront l’attrait des folles profondeurs où je loge

La prison ! Moi (mon lieu) — la plus basse des contrées
le plus bas lieu des Hommes

Ni mort ; ni vivant
ni vivant
ni
mort

D’ici
esprit buveur
je taille pour tous, pour toutes, une longue échelle pour tenter de nous échapper —

Il disait :

Gain et perte, vérité et mensonge,
rejette-les d’un mouvement.


. . .
— 2 —

LES SERPENTS

Être feu, puiser en tout, grandir — confusément — et désapprendre enfin plutôt que de prétendre savoir

L’incendie

Sentir cela, le ressentir
s’en défaire
et, beaucoup plus tard, beaucoup plus loin
ne plus rien connaître de soi

Quelque chose flambe, se déverse, s’échappe

Une faille entre les mondes…

Le désordre, hélas, encore une fois se manifeste

Une ouverture, une fermeture, une ouverture…

L’adversaire

Si, en nous, j’éprouve la solitude
(elle seule, oui, elle seule, comme corps de flèche)
voici venu, à l’embouchure de chaque tête, l’éclatement du passé lorsque nous étions millions

Jamais je n’aurais dû m’aventurer sur ces eaux noires de la mort

Dans un nœud toujours existent des caches

Quelle question poser ?

Et je m’effondre, brûle, disparais…

Petite catastrophe intérieure, tout est en flammes
je suis perdu
petite catastrophe intérieure
sans sécrétion aucune
mue malvenue

Au dos de moi-même
un ruisseau de serpents vivants
ira bientôt pourrir au fond des volcans —

Il disait :

Aussi longtemps qu’existe le vrai et le faux,
l’esprit se perd dans la confusion.


. . .
— 3 —

L’ESSAIM

Une eau brûlante se déverse dans mes mains
elle apporte un essaim d’idées futures

Quel malheur puisqu’au passé je suis condamné

Et je pleure

Aujourd’hui, je construis une cage pour attraper ces quelques bêtes devenues sœurs

À l’arceau de leur nuque je les féconde — ironie ficelée, impossible

Dans une fosse je suis tombé

Ici, ce ne sont que des sifflements

Les bêtes… mes reins s’attachent à leur mémoire impossible
pour trancher ma distance d’avec le monde
(elles comprendront)

Vivantes, mes lèvres s’approchent de lèvres vivantes
il ne reste que ça

Les bêtes…
j’aimerais vous rendre pensantes

Où suis-je ?

Comment ai-je pu arriver jusqu’ici ?

Je me penche, face au miroir
mon regard vert fauve est serti, désormais
d’une horrible chair de lave
et de pétrole —

Il disait :

Cesse d’agir et retourne à la tranquilité
alors le silence sera un ferment.


. . .
— 4 —

L’HUMUS

Sous la faux se tient l’Homme

L’idée de Dieu : son modèle

Certitude qui lui fait oublier que l’humus
pour germer
s’abreuve d’une impulsion première
née de rien
simplement souriante (à cet instant, l’observateur et l’observé ne font qu’un)

Qui discerne quoi ?

Une corde n’est pas un serpent

La distance nécessaire — la pudeur

Le voile

Et surtout cette ligne incise et précise, juste au milieu, à l’équilibre

Face au réel —

Hélas, tel est mon sort, me voici jeté au plus bas
avec les bêtes, amies désormais, sur la matière glissante de cette échelle toute frêle

Il nous faudra, ensemble, remonter par la force — notre erreur

Il disait :

Ne cherche pas le réel
laisse simplement tes concepts s’éteindre.


. . .
— 5 —

ÉNERGIE DES EAUX, DE LA TERRE, DU VENT ET DU DÉSERT

Malheur à toi, sans âme, au faîte des racines où tu disparais
désormais, sous ta demeure sens dessus dessous
un soleil affronte un couple de lunes
pour une danse
endiablée

Dieu du Vent j’en appelle à toi !

Malheur à toi
ouvre la cage de tes os
pour brûler
bientôt ne subsisteront que quelques rares poussières
elles seront tes compagnes
dispersées

Dieu des Eaux j’en appelle à toi !

Malheur à toi
tranche l’épaisseur de la glace
troue le bleu profond du fracas des vagues

Le solide, les liquides ; le feu — le désert

Dieu d’Herbe et de Terre j’en appelle à toi !

Un loup chante, ce matin, depuis sa tanière
il sait que ta langue est mortelle, il sait
que ta mort est la mort d’un éclat minuscule

Dans sa bouche tu devras tomber
pour t’entendre dire, enfin :

Le deux vient de l’un,
mais libère-toi aussi de l’un.


. . .
— 6 —

JE CHANTE (ET JE SUIS PERDU)

Oui, je chante le jour
car dans mes pleurs, chaque nuit, la mort que j’implore toujours se manifeste

Quel est ce pouvoir ?

Ce que j’ignore se descelle

Je pleure afin de connaître

Me connaîtrais-je enfin, pauvre diable enfoui ?

Jamais plus je ne pourrai m’élancer dans les torrents
ni saisir, dans la bouche, le blanc
et comprendre, calmement
qu’il ne sert à rien d’attendre l’élan vertical

Où donc es-tu ?

Qui donc es-tu ?

L’inversion, la remontée…

Le sec, l’humide…

L’immersion, la dispersion…

Oui, je chante le jour
et je suis perdu —

Il disait :

Un instant de retour à la source lumineuse
est plus vaste que le vide.


. . .
— 7 —

LA CAVERNE

Quelque chose s’approche
vieillesse odieuse dans les mains de l’homme qui naît

Tu mourrras recouvert d’épines

Tu mourras d’avoir détesté

Je n’ai rien fait !

Tu mourras et tu te nourriras de cette hostilité en criant, en hurlant !

Je n’ai rien fait
je suis dans le creux, le trou
absent à l’incandescence de toute vie intérieure

Je suis dans l’ombre —

Il disait :

Vues étroites et doutes
te freinent dans ton élan.
Si tu t’attaches à eux, tu perds l’équilibre
et l’esprit s’engage sur une voie déviante.


. . .
— 8 —

MASQUE D’OS

Sous la peau de l’animal que je fuis se cache qui j’adore

Du monde j’ai cru profiter
mais ce ne fut, hélas, que regards inverses, rires et grimaces infectes multipliées comme lèvres d’air

Encore une fois j’ai été trompé

Au plus visible
un soi-disant visage
c’est vrai

En dessous : le masque d’os

Autrefois ? J’aimais, je touchais et je m’accordais à l’entièreté de la chair ; ne la considérais-je pas comme le frémissement même du monde ?

Ici, mal entouré
je me moque définitivement de la compagnie des corps morts

Et je m’enroule dans un muscle pourrissant —

Il disait :

Lié par la pensée, tu te sépares du réel
et tu sombres dans la stupeur.


. . .
— 9 —

J’AI OUBLIÉ QUI JE SERAI

J’ai oublié qui je serai, plus rien ne me discerne de cette substance, le futur disparaît de mes visions

Ma plaie voudrait s’ouvrir, rejoindre cet autre être de moi-même dans cet espace second qui lui seul, m’écoute

Qui je serai : serait-ce cette tête que je déteste ?
(Je l’ai déjà vue en rêve)

Loin devant mon crâne que je quitte s’enlisent des yeux vivants

Tout, hors cette ligne de vie à demie effacée
sait tout de cette tête
sauf moi
c’est étrange

Qui je serai n’est plus rien
ni moi
ni moi-même
et je comprends que mes nombreuses parties scindées jamais ne se retrouveront —

Il disait :

L’opposition des choses
est le fait de notre esprit confus
.


. . .
— 10 —

SUR LA LANDE

Tout est là, sur la lande
petit monde forgé d’apparences
semblant parler en vain, sans raison, petit monde
piégé, faux frère

Tout est là, sur la lande
haine, idoles et autres manigances
débris de pacotille

La nudité nous a quittés

Seul reste un feu froid

Seule reste la cendre —

Il disait :

N’use pas l’esprit.


. . .
— 11 —

UNE SORTIE

Tout naîtra de tout et je suis tout

Que veux-tu dire ?

Par les ténèbres et l’air désertique où nous vivons
le futur du désir est une impasse

La flèche retombe

Que veux-tu dire ?

Venue du sec, enfin brûlée
la roche de notre corps — une cage d’os — sera bientôt féconde
poussière mélangée à la poussière…
…puisqu’ici, ce matin, c’est étrange, l’air semble pur
et tournoie

Que veux-tu dire ; attends-tu quelqu’un ?

Je ne sais pas, je ne sais plus, je ne sais rien

Toi, âme diaphane perçée de noir
insensée
prise à la confusion
tu n’es pas encore née

Viens avec moi ; il nous faut partir, main dans la main
tisser des nœuds au fin fond de ce volcan de terre rouge

Et tenter de ressortir —

Il disait :

Ne réside en rien et sois en tout,
les dix directions sont face à toi,
le vaste et le minuscule identiques
dans le royaume où l’illusion est tranchée.


. . .
— 12 —

LA NUIT

Toi, aveugle
à force de voir
Serpent
aveugle de tout voir

Pour qui es-tu venu ?

La nuit, ensevelie…

L’œil retourné, le crâne…

Un centre dur, un centre de fer…

Existe-t-il autre chose ?

Dans l’énormité de ce râle, tous, nous mourrons…

Que me rapportes-tu ?

L’immobilité est-elle un poids, une chance, ou l’absence même du souffle ?

Serpent ! Aveugle de tout voir, non, je ne t’écoute plus
tu dérobes la nuit à la nuit
et te loves, là-dessous
pour me piéger

Tu es la Nuit —

Il disait :

Ne soit ni pour ni contre quoi que ce soit
car le conflit du oui et du non
est la maladie de l’esprit.


. . .
— 13 —

CRATÈRE

Il n’y a personne avec moi ;
si j’ignore, si je ressens, si je pense
qui est celui qui ressent ?
Qui pense ?

Je ne suis plus — ni le lieu, ni l’espace, ni rien
où l’on ressent
où l’on pense

J’ai moins qu’une âme
moi-même presque sans moi

Je n’existe pas

Personne pour personne

La ligne lisse et immobile de ce que je ne suis pas
disperse qui je suis

Une ligne ?

Je regarde cette ligne
je l’observe
à distance
elle me parle, dit tout
— me connaît-elle ? —
comme elle je ne suis rien

Et elle me laisse seul
nu
sans vigilance

Dans le cratère —

Il disait :

Pourquoi osciller entre aversion et affection ?

Ne cherche pas le réel
laisse simplement tes concepts s’éteindre.


. . .
— 14 —

BEAUTÉ DU DIABLE

À toi je crie : Tout !

Mon unique idée ?
Te posséder, afin d’être tout

Ma pauvreté ?
Une soi-disant liberté, elle-même prise au piège

Mon malheur : beauté du Diable
à laquelle évidemment je m’enlace
ni inquiet, ni apeuré
fasciné, c’est vrai
mais à vrai dire sans espoir et sans force, usé
fourbu, mort

Telle est l’absence érigée de mon pauvre plan

Tu sais, je suis sous terre
asphyxié, sourd
enfoui par moi-même dans la termitière
sous le plus grand des filets

Celui des questions inutiles et de la douleur —

Il disait :

User du mental pour cultiver l’esprit,
n’est-ce pas le plus grand des égarements ?


. . .
— 15 —

L’ESPOIR

Hier, cette bouche pleine de haine sera morte
toi, vivant

Corps clos pour ne plus l’être

Par millions s’enfuiront les mots —

Il disait :

Tranche parole et pensée
et tu pénètres tout lieu.


. . .
— 16 —

VOLCAN

Ce qui fane en toi, volcan noir
c’est l’hiver
puis l’été minuscule

Tes pentes de velours perdent un peu de matière

Sous la roche encore souple émerge un œil jaune-soufre
forme unique, morne, faussement vivante

Quoi faire ?

Détourner le regard
et jouir, enfin
d’une question simple et silencieuse
vraiment vivante

Voici notre force naturelle, notre alliance —

Il disait :

Un rêve, une illusion, une fleur dans le ciel
qui ne méritent pas d’être saisis.

&


. . .
— 17 —

FLEUVE ROUGE

L’été, lentement disparu comme or pâle
ici et là sous la fusion
se mêle à l’acide et déshabille l’automne

Une fontaine tarie nous repousse

Rien n’est dit sous cette pierre restée sèche

Un arbre est là, pourtant
plus grand que tous les arbres

Vision verticale, force entière et sans réserve

Espace difficile

Il faut vivre : nous parlons, nous nous enchantons, même si nos regards d’hier ne nous accompagnent pas

Il faut vivre

La dureté des saisons est un fleuve

Un fleuve rouge, profond, immense —

Il disait :

Le principe n’est ni rapide ni lent,
une seule pensée dure dix mille ans.

.
. .
. . .
. . . .
. . . . .

P.-S.

© Lionel Marchetti - 2000 / révision 2018

Série Esprit buveur - 3

Esprit buveur (ou l’œil de Satan) est à considérer comme le troisième et dernier mouvement d’un triptyque
intitulé Esprit buveur
composé d’autant de fictions qui échappent à l’auteur lui-même :

1 : La Louve (24 poèmes nocturnes) [2]
2 : Nostalgie du Cyclope [3]
&
3 : Esprit buveur (ou l’œil de Satan)

La Louve emprunte les habits d’une sagesse éveillée mais cruelle :

Quel est ce sourire dans notre gueule
qui fait peur
sinon les plis de la matière chantante ?
Matière lucide
dans la joie d’être ici
à hurler et à frayer dans les bois
pour se nourrir
Le corps, la chair — le ciel
À la fin, la chose est dans la chose
.

Esprit buveur (ou l’œil de Satan) serait l’un des nombreux cauchemars du Loup, lorsque l’espace intérieur butte contre les abîmes du mot, du moi, et oublie le monde.

Nostalgie du Cyclope, une grande suite en trois mouvements enchaînés, s’affirme comme le devenir rêvé, entre Bête et Homme, de ce couple enflammé :

L’archaïsme du poème
seul cri où je suis sûr de toucher
du monde
l’entier
et la vision de l’entier
Simple flèche qui siffle —
Le poème
depuis toujours
Pour ceux qui marchent avec le vent.

S’il existe un adversaire, n’apparaît-il pas aussi au travers des mots eux-mêmes ?

Tout autant, à l’inverse, qu’en est-il du mot qui vient vers nous ?

L’ensemble de l’ouvrage à été composé entre 2001 et 2017.

Une première édition d’Esprit buveur (ou l’œil de Satan,) aujourd’hui épuisée, est parue chez Happax en 2009.
Une seconde édition, accompagnée d’une photographie d’un haut-relief de Pierre Bettencourt, Le dieu d’or, est parue en 2011 sur la défunte revue en ligne lampe tempête.fr

.
. .
. . .
. . . .
. . . . .

Photographie : portrait de Lionel Marchetti par Emmanuel Holterbach [4], Alpes, 2016

. . . . .
. . . .
. . .
. .
.

« …/… demeurer en profond contact avec le réel …/… être dans le monde sans en être prisonnier. »
Daniel Odier

.
. .
. . .
. . . .
. . . . .

Indice, ressort de l’énigme, apprendre à écrire — Fernando Pessoa, Ricardo Reis :
« Nombreux sont ceux qui vivent en nous ;
Si je pense, si je ressens, si j’ignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je suis seulement le lieu
Où l’on pense, où l’on ressent. »

Ricardo Reis

.
. .
. . .
. . . .
. . . . .

Notes

[1Toutes les citations de Sengcan sont extraites et traduites par Daniel Odier, in Hsin Hsin Ming - "La confiance en l’esprit", que l’on trouvera dans sa version intégrale dans l’ouvrage suivant : Daniel Odier, Chan & Zen, Le jardin des iconoclastes, éd. le Relié, 2006, p. 61 et suivantes.

[2La Louve

[3Parution en ligne, sur La Revue des Ressources, prévue au printemps 2020.

© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter