Une étendue d’eau sous le soleil printanier. Scintillements dorés, clapotements paisibles sur les berges ombragées, couvertes de mousse. Frémissements dans les feuillages et à la surface, ondes animales. Puis le son nous entraîne sous l’eau : algues qui se balancent, mouvements des poissons, accélérations et ralentissements fulgurants, vives impulsions de nageoires. Pierres et limon volatil au fond du lac, reflets bleu-vert. Et soudain un poisson mord à l’hameçon, extirpé de l’eau il vole un instant, est saisi, libéré de son crochet mais jeté à terre. Se contorsionne dans tous les sens. Le son se précipite dans sa gueule ouverte, la lame brillante du couteau incise, le son traverse ses entrailles et ressort par les branchies affolées, dans la lumière crue.
I Det Vassa Ljuset, ainsi s’intitule l’album de Vera V Almgren : dans la lumière crue, dans la lumière tranchante. Six pièces sonores portées par une attention extrême (“clinique”) aux détails, à la circulation, la mise en espace. L’entrée en matière qui précède est librement inspirée par les souvenirs que l’artiste évoque dans l’interview et un de ses poèmes. Il fait écho à son approche de la composition :
“Mes pièces commencent généralement par la visualisation d’une scène dans mon esprit, que je consigne ensuite sous forme de partition textuelle. Ces scènes peuvent être des rêves, des souvenirs ou des images qui me viennent simplement à l’esprit. Ensuite, j’enregistre des sons de manière très clinique en studio, que je traite plus tard, puis que j’agence et recompose de façon intuitive.”
Le matériau sonore, cependant, ne lui sert pas à reconstituer des scènes, mais à déployer des abstractions vivantes, à créer des milieux où interfèrent des forces, des flux, des courants. L’écoute de ces pièces fait sans cesse passer du micro au macro, changer d’état et de règne. Aucune narration ne s’impose, les principes de la musique concrète fonctionnent ici à plein.
L’eau est omniprésente, sous des formes multiples, renforçant à chaque fois l’intensité immersive de ces sonorités organiques.
“Depuis une dizaine d’années, mes projets musicaux ont tous eu l’eau, sous une forme ou une autre, comme élément central. J’y reviens sans cesse. J’aime notamment le mouvement dans l’eau, les cheveux ou étoffes immergées, les mollusques, la vase, les rivages, les ruisseaux, les rivières, les cascades, les cercles qui se dessinent à la surface, les gouttes de rosée, la vapeur d’eau et les bulles...”
Autant de phénomènes sonores qui, traités par l’artiste, nous maintiennent en lisière du champ représentatif, dans un imaginaire beaucoup plus primordial, archaïque, où il ne s’agit jamais de reconnaître ni de nommer. Bien sûr des images surgissent, mais toujours éphémères, emportées, métamorphosées.
Vera V Almgren utilise des coquillages, des perles de verre, des morceaux d’écorce et des pierres, explore leurs propriétés sonores pour en faire des espaces peuplés de pures présences. Comme dans Mareld, terme désignant un phénomène de bioluminescence marine où l’eau s’éclaire, au passage de planctons ballotés par les vagues, d’un feu bleuté ; ou encore Nedsänkning (immersion). Chocs sourds d’une épave, stridences, susurrements aqueux et crépitements.
La dernière pièce intitulée I det innersta rummet (dans la chambre la plus intérieure) est à ce titre un véritable chef-d’œuvre. Des nappes sonores fluctuantes de basses et d’aigus créent une forme de lente dérive, jusqu’à ce que l’eau se déverse brusquement dans nos oreilles et dans nos corps écarquillés. Vannes ouvertes, barrage rompu : nous voilà immergés totalement, noyés dans la nuit des profondeurs. Mais c’est précisément là qu’elle se trouve, la chambre la plus intérieure. Et dedans, subsiste encore un souffle, une respiration.
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ENTRETIEN AVEC VERA V ALMGREN
Quel est ton parcours d’artiste sonore ? Comment as-tu commencé à travailler avec la musique concrète, et quelles influences (musicales, artistiques ou autres) ont nourri ta pratique ?
Après avoir principalement composé et interprété de la musique acoustique, au sein de différentes formations et sur plusieurs instruments durant mon adolescence, je me suis intéressée aux sons numériques et à la création musicale en solo sur mon ordinateur portable. J’ai exploré cette pratique à l’aide de logiciels libres comme Audacity et du microphone intégré de mon ordinateur.
Il y a environ huit ans, le hasard m’a conduite à suivre un stage d’art sonore dans un village du nord de la Suède, animé par Björn Eriksson, formateur en Deep Listening (écoute profonde). Cette expérience a complètement transformé ma vision des choses lorsque j’ai découvert les enseignements de Pauline Oliveros.
Les textes du Deep Listening, ainsi que la participation concrète à des méditations collectives, ont changé ma manière d’exister et d’être présente au monde. C’était comme si mes oreilles et mon corps s’ouvraient littéralement.
J’ai alors commencé à travailler à partir de partitions textuelles et à mener des explorations orientées vers l’installation, tout en apprenant parallèlement les aspects plus techniques de la production musicale sur Ableton Live. Je réalisais également des performances où la dimension visuelle occupait une place importante, en chantant comme alter ego.
Lorsque je me suis installée à Stockholm il y a quatre ans, j’ai commencé à étudier la composition électroacoustique à l’Académie royale de musique et j’ai découvert Elektronmusikstudion et Fylkingen (une communauté dédiée à la musique contemporaine et expérimentale ainsi qu’aux arts intermédias, fondée il y a près de 90 ans). J’ai alors eu l’impression que toutes les composantes de ma pratique trouvaient enfin leur place. Ces dernières années, j’ai écrit de la musique pour mes contrôleurs MIDI et, de cette manière, renoué avec mon passé d’instrumentiste.
Ta musique semble très organique et sensorielle : elle paraît moins relever d’un « récit » que d’une évocation directe de textures et de matières. Tu travailles avec des objets tels que des coquillages, des perles de verre, de l’écorce ou des pierres. Comment abordes-tu l’enregistrement et l’agencement de ces matériaux bruts afin de créer un univers sonore à la fois riche, subtil et profondément incarné ?
Je vois cela comme la création de différents territoires avec des avant-plans et des arrière-plans, de la lumière et des espaces qui s’enchaînent les uns aux autres, mais effectivement plutôt comme un voyage abstrait que comme un récit. Mes compositions trouvent généralement leur origine dans la visualisation mentale d’une scène, que je consigne ensuite sous forme de partition textuelle. Ces scènes peuvent être des rêves, des souvenirs ou des images qui me viennent simplement à l’esprit. Ensuite, j’enregistre des sons de manière très clinique en studio, que je traite plus tard, puis agence et recompose de façon intuitive. Le processus d’enregistrement, d’écriture et de mise en son de l’espace dans ma tête est continu, et ces différentes dimensions s’influencent mutuellement.
L’eau semble jouer un rôle important dans l’album, comme un espace immersif et onirique, traversé de mouvements ténus, de phénomènes et de métamorphoses. As-tu un rapport particulier, personnel ou artistique, à cet élément ?
Certains sons sont tellement suggestifs, chargés de symbolisme, de mondes oniriques et d’associations qu’il est difficile de s’en détourner. Les sons de l’eau en font partie. Cet élément est tout simplement magnifique ! Je l’aime sous toutes ses formes. L’eau peut guérir, purifier, rincer, laver et nous transporter entre différents niveaux de conscience. Elle peut aussi être lourde, sombre et profonde. Mes projets musicaux de ces dix dernières années ont d’ailleurs souvent été centrés sur l’eau, sous différentes formes : j’y reviens toujours. J’aime par exemple les mouvement de l’eau, des cheveux et des tissus dans l’eau, les mollusques, la boue, les rivages, les ruisseaux, les rivières, les cascades, les cercles qui se dessinent à la surface, les gouttes de rosée, la vapeur d’eau, les bulles, et ce qu’il y a de plus magique : un lac noir en forêt, immobile, sans plage de sable, où la mousse devient miroir obscur. Je viens de lire L’eau et les rêves de Bachelard, et ce livre a profondément résonné en moi.
Pourrais-tu nous parler du titre I Det Vassa Ljuset (Dans la lumière tranchante) ? Quelle idée, quel sentiment ou quelle image ce titre évoque pour toi ?
Le titre I Det Vassa Ljuset vient d’un souvenir d’enfance, quand j’allais pêcher avec ma grand-mère et mon frère jumeau au bord d’un lac en forêt. Elle adore pêcher, et nous partions souvent avec sa caravane pour y rester plusieurs jours. Mon souvenir est lié à la lumière, à l’eau et au mouvement. Je pense à la manière dont un poisson en train de mourir se débat frénétiquement au bord de l’eau, puis s’immobilise peu à peu ; aux différents rayons de lumière qui se reflètent dans le sable, dans l’eau, sur la nageoire caudale et les écailles du poisson. Au fait d’être à la fois au-dessus et en dessous de la surface de l’eau. À la frontière entre la forêt et le lac, et comment la lumière et l’immobilité de cette zone changent au fil de la journée, lorsque le soleil traverse le ciel.
Sur quoi travailles-tu actuellement ? Y a-t-il des projets à venir que tu aimerais partager ?
Je réfléchis beaucoup à l’aspect poétique du son, à une manière d’écouter similaire à la lecture et à l’interprétation d’un langage, ainsi qu’aux univers, au temps et à l’espace poétiques qui peuvent en émerger. Ces derniers mois, j’ai enregistré de nouveaux sons pour de nouvelles pièces, en ayant cela à l’esprit de façon plus consciente.
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Introduction et entretien réalisés par Yann Leblanc en juin 2026.
Traduction Yann Leblanc.





