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LE LIVRE DES FALAISES — 1/4 

Premier et second cahier : La Terre des sifflements & Accepter la peur

dimanche 7 novembre 2021, par Lionel Marchetti

LE LIVRE DES FALAISES

Préface de Bruno Roche

«  Comment se cacher de ce qui doit s’unir à vous ?  »
René Char, Feuillets d’Hypnos

Depuis plus de trente ans, Lionel et moi partageons ces heures où les mondes s’ouvrent, se mélangent, et nous changent à jamais.
Son œuvre trace dans le ciel une constellation dont je me sers souvent pour décider ma route, et retrouver ce Nord qui est aussi, j’en suis certain, celui de beaucoup d’entre nous.

Dès le premier poème, Orientation, me voici sur la glace fragile avec lui.
Poème après poème, cette alliance me dure, me tient, m’engage. Ce n’est donc pas seulement cette première image, pourtant puissante et symbolique qui me connecte à son œuvre.

Ici, la main du vent qui se pose sur mon visage, c’est sa sincérité.
Cap initial de son œuvre, clef de voûte de chaque poème, elle est son guide, et à travers son œuvre, le nôtre.

Dans Le Jour, il précise :

« Être entier

à l’instant de la parole
 »

Ne sommes-nous pas comme lui assoiffé de réconcilier l’expérience et l’âme ?
Cet impossible projet d’être entier, le met en demeure d’être lui, au-delà de ce qu’il sait, dans l’humilité du monde, à chaque réveil.

Cette sincérité mène l’exigence et la discipline de son travail.
Il compose ses poèmes dans un monde sillonné de dissonances, dont l’harmonie révélée tient à l’honnêteté de celui qui l’assemble. Dans son creuset de fulgurance et d’écriture, il identifie, reconnaît, épuise et finalement rejette ce qui ne marche pas. Écume de la lutte, haleine de vérité sans pitié. Embrasser cette lame, c’est connaître l’amertume de la coupe, mais aussi la joie de la simplicité révélée.
Il se risque dans une vertigineuse sincérité, avec le courage de renoncer à tout ce qui n’en est pas, et nous invite, sans effet, sans promesse, à vivre éveillé, face au silence que dessine le macareux ou le fou.

Je l’ai vu regarder avec des yeux comme des oreilles. Je l’ai vu enfouir la parole impossible des choses si loin en lui. Je l’ai vu s’en remettre au vide, s’élever au-dessus des cascades, porté par le vacarme des cataractes.
Oui, parfois, j’étais là au moment de la rencontre.
Ce qu’il a cueilli devant moi, puis épanoui dans la forge de ses carnets, qu’il ouvre et ferme comme des tambours, je le retrouve dans son poème ! Cet alcool des abysses maintenant si léger, s’élève le long de l’à-pic où je me tiens, remplit mes poumons, et me connecte tout entier dans une respiration.

Je bois l’eau du verre qu’il me tend, et qui me rappelle d’être là. Source jamais tarie où je plonge ma gourde, chaque fois que je prépare mon sac.

Le Kairos de Lionel, dans l’authenticité qu’il nous offre, ouvre le monde et crée la profondeur de l’instant. Il en saisit l’inflexion, la présence de ses moments de connexion, et nous les donne dans un chant sobre en quatre mouvements. Il commence par une invitation à l’expérience de l’instant, puis nous propose le risque de l’éveil, la rencontre de l’indicible, jusqu’à Une Phrase, Une Seule. Désormais blanc sillage à la surface de mon âme.

La sincérité du livre des falaises me rappelle à la vie.
Je l’emporte avec moi jusqu’aux lueurs qui précèdent mon sommeil.

Parfois, sur les chemins du retour, j’allonge le pas et voilà que j’entre dans sa peau, que son corps me couvre d’un manteau familier, que son cœur au rythme du mien m’encourage à frôler, d’un peu plus près, le bord des falaises de ce monde qui est aussi le nôtre.
Sa sincérité éveille la mienne, et réchauffe ma main.

Je ne marche plus seul vers ce point hors de vue, pourtant déjà sur la carte, et qui nous réunira tous.

Bruno Roche

.

LE
LIVRE
DES
FALAISES

1/4 — (vers 2/4 ; vers 3/4 ; vers 4/4)

Premier cahier — La terre des sifflements
15 poèmes

&

Deuxième cahier — Accepter la peur
24 poèmes

Le livre des falaises

Photographie en frontispice de
Adèle Marchetti

Premier cahier

LA TERRE DES SIFFLEMENTS

.

Photographie © Adèle Marchetti / 2020

.

« Demain ?
Le jour suivant ?
Qui sait ?
Nous sommes ivres
de ce jour même ! »
Ryökan

La Terre des sifflements
Le livre des falaises (premier cahier)

1.

ORIENTATION

Turku, Finlande, lac de Enäjärvi

60°25′ Nord - 24°19′ Est

Ce matin
le ciel a dévoilé d’immenses langues nuageuses
acérées et violentes
qui ouvrent l’esprit en autant de pensées vigoureuses

Les lacs sont profondément gelés

La forêt, noire, est immobile

Cris du corbeau, traces dans la neige
marche prudente sur la glace —

Lecture de Devi :

Je te tends une tasse d’eau fraîche et tu bois.
L’eau te semble délicieuse si tu es là, insipide si tu es dans la pensée.
 [1]

2.

LE JOUR

À la recherche d’une phrase
(une seule phrase peut suffire)

Être entier
à l’instant de la parole

Une couleur — depuis le dehors

Une couleur qui tout à coup se détend.

3.

LES SEPT SOLITUDES DE LA PIERRE

Les entrailles d’une caverne où l’on précipite des pierres

Phosphorescences pour chaque impact

Du sein de la Terre, proche de l’humide
le musicien répond — un agencement archaïque

Le temps est long, le temps est sombre

Une voix, en dessous, très grave, résonne. [2]

4.

PARC NATIONAL DES ÉCRINS

Un orage se prépare
voici réunies les conditions nécessaires

La masse — conglomérat énorme, piège d’éclairs —
tout à coup se dessèche, s’effile, rétrécit
puis se fond dans l’atmosphère par la voie la plus haute

Cumulus, Alto Stratus et Cirrus — nuages d’altitude gelés, rapides et coupants

Comment apprécier le monde en son entier ?

5.

LES TORRENTS

Dans le lit des torrents se trouve une pierre

Sa surface est rayée de forces anciennes.

6.

LA VIGUEUR

Pour Éliane Radigue

J’ai attrapé, à pleines mains, l’écriture d’une autre

Dans la mesure où le vrai
dans une œuvre première
est enroulé à l’ombre de chaque geste
mon action (et mon attention à la forme en entier)
ont relayé et déployé ce que je nomme aujourd’hui la vigueur

Méthode et discipline nécessaire

Pour une passation équitable et harmonieuse
sans artifice, sans technique apparente

N’existe-t-il pas, dans l’œuvre
en attente
ingénieusement cachée sous le voile de l’acte
une force qui ne demande qu’à fleurir ?

Lorsque le souffle vital est bien là

Manœuvrer sur des récifs —

L’énergie des flammes n’est autre que le feu. [3]

7.

DU SILENCE

Un son, d’un geste simple, naît

Plutôt que de lui imposer, en le saturant d’intention
telle ou telle direction
plutôt que de chercher à l’accorder pour je sais quelles circonstances
j’accepte son éclosion
telle qu’elle est

Un geste simple résonne

N’est-il pas nécessaire de le laisser voyager seul et d’attendre qu’il revienne
chargé de ce qu’il sait ?

Un son pour soi — un son capable de mettre en valeur le silence
afin de ramener, du silence
un suc, une substance

Cette intensité

Qui serait la preuve du souffle du monde.

8.

FLUORESCENCES (POUR GIACINTO SCELSI)

Désert
plage des origines
où le ciel tombe
comme un défi.

Giacinto Scelsi

Ces lueurs
qu’il sait entendre, qu’il sait voir
avec lesquelles il s’allie
et compose

A-t-il, en ces instants, touché à l’essentiel de ce qui nous constitue ?

Lorsque la matière
déjà riche de combinaisons à peine oscillantes
semble être en attente d’un jaillissement.

9.

AVRIL 
 
Un corbeau, ce matin, très tôt


Le ciel

La pluie tiède


Cet horizon blanc où l’astre chute.

10.

CHERCHEURS DE VÉRITÉ

Série Sengaï - 1

Deux vieillards
(ils se tiennent comme des adolescents)

Tokusan et Rinzaï — bâton et bêche taillés dans le même bois

Harmonie des lointains, nature, air, espace

Souffle du monde

Un jour comme tous les autres jours

Qui serions-nous, disent-ils, sans la lecture des textes anciens ?

Et aussi :

Fenouil, riz, courgettes et carottes
jus de gingembre
racines

Se nourrir sans viande tuée : un adieu à la maladie dominante ?

Vaines pensées, mots vifs
mots morts

S’accorder, se désaccorder

De tout cela il n’est pas question de se soucier —

Observation et lecture de Sengaï

Que vous parliez ou non
vous aurez, de toute façon,
trente coups de mon bâton.
 [4]

11.

L’ŒIL RETOURNÉ

Une musique de bruits crépitants


Un feu, déposé sur la tête d’un animal rare

Espace incandescent, incisif, coupant
au-delà du crédible
et qui, passé le grand miroir
s’effondre

À l’inverse du son. [5]

12.

ATELIER DES SONS

Le grand travail : être juste, au plus proche de soi

L’atelier de chaque jour

De temps à autre, un éclair.

13.

AUBE

1.

Réveillé, cette nuit
par le visage ciselé de Mâ Ananda Moyî
jeune, yeux cernés de noir, depuis sa propre nuit d’éveillée

Une respiration pleine — la respiration du monde

Les mots s’attisent les uns les autres
parfois nous acculent au non-sens, parfois nous délivrent.

&

2.

Un râle
(peu importe, à vrai dire, sa nature)
subtilement naît

De cette brèche une lumière apparaît

À l’inverse, c’est selon, l’assise s’effondre

Voici, dans tous les cas — c’est un fait — le jeu du monde.

14.

MÉTÉORES

Vol IC / CG2 G64

Nuages d’altitude
ciel froissé
humidité extrême

Quelles sont ces formes ?

Et ces poussières rapides, à contre-jour, qui soudainement claquent contre le hublot glacé ?

Le piège ; se mentir à soi-même, prétendre à la clarté —

Lecture de Miyamoto Musashi

Si l’on ne se trouve pas sur le bon chemin
la petite erreur du début
conduira plus tard à une grande erreur
 [6]

Nord, sud, est & ouest

La rose des vents

Nous sommes loin de la Terre, désormais
la Terre des sifflements

Papillons sur la lampe
cette conscience à la fois nous élève et nous tue.

&

15.

MIROIR SIMPLE

Foudre

Combat perpétuel

Soi contre soi

Épopée invisible qui jamais ne révèle son ascendance

La vie des Hommes (fils de…, fille de…) jusqu’à l’épuisement

Naufrage de toute une vie associé à la beauté d’être en vie

Miroir simple

La peur ? Une boule de fer

Et cette boule, sans yeux, te regarde

Et cette boule est la foudre.

.

..

...☆

Le livre des falaises

Deuxième cahier

☆...

..

.

ACCEPTER LA PEUR

« Le vent clair sur quoi se fixe-t-il ?
On peut vouloir l’aimer, sans pouvoir le saisir. »

Su Dongpo

1.

VUE D’AVION

Sibérie, vol Moscou-Tokyo / LFT 7637

Eau et lumière

Espace glacial

Force d’abstraction — d’où nous venons

Un jour comme un autre jour

Œil géographe posé sur le monde

Cette infinité de nervures, ces fleuves, ces rivières
montagnes, grèves, lacs, forêts
à-pics et océans

Quelques baraquements, perdus dans la toundra
absorbés par les marais et les tourbières disparaissent
sous un épais brouillard qui gobe tout

Vue d’avion, désert de haute altitude

Plus tard : milliers de petits lacs comme autant d’yeux isolés
entre collines, steppes, méandres et vallées
avec, parfois, en équilibre, à la lisière d’une forêt
cette cabane de bois plus ou moins démolie

Est-ce l’eau qui empêche la barque de sombrer ou le bois qui refuse de se mêler à l’eau ?

2.

JUILLET

La nuit m’emporte
comme si j’étais léger

Un espace immense

Le ciel s’y enfonce, sans un bruit.

3.

DANS UN RÊVE

Un œil, plus qu’intense
—  un œil de feu —
prend possession tant de la vie que de la mort

Je suis né jeune

J’ai contemplé, je m’en souviens, depuis les hautes herbes
un peuplier scintillant

Depuis lors mon sang est relié à la Terre
mon corps danse

L’enfant qui est en moi (aujourd’hui, c’est vrai, attaqué de toutes parts)
du côté gauche se ravive
du côté droit
mûrit ; l’enfance me parle, chaque jour
chaque nuit
de l’expérience la plus simple

Après toutes ces années je compte mes os, mes organes
et mes muscles

Et je m’ouvre — c’est un juste combat, du moins je le crois —
à la vivacité d’un espace définitif

Écrire en ces instants est-ce nécessaire ?

Mes yeux, cornée noircie désormais, toujours veulent voir

Auront-ils la force de rapporter, depuis les lointains
ces visions hautes, de plus en plus difficiles ?

4.

LA FATIGUE

Quelles sont ces humeurs éprouvées à contre-cœur ?

La fatigue naît de la dispersion
de l’émotion
tout comme de cette volonté, terrible et désireuse
de trop bien faire

Mais surtout : il fallait ne pas choisir !

5.

FLÈCHE

1.

Une flèche, un impact vif
à l’angle mort de cette partie de moi

Faille, zone maligne, abîmée et délibérément cachée
juste ce qu’il faut pour rapidement s’accroître, m’envahir et pourrir.

&

2.

Regarder cela en face, tel que cela est

En tirer les leçons nécessaires.

6.

UNE ANNÉE

Série Sengaï — 2

Seul, de nouveau seul
enfin me voici à l’à-pic de moi-même

Les falaises les plus hautes —

Observation et lecture de Sengaï

Il y a 360 jours dans l’année,
et j’en suis maître.
(Comme disait l’ancien maître)
je me sers
des douze heures
instituées par les hommes.
 [7]

7.

AXIOME (1)

Une promesse ? Aucun espoir

À cet instant, le choix : venu du dehors

Enfin, le réel.

8.

LE SIÈGE DU DIAMANT

S’asseoir semble être suffisant

Un vent frais circule

Entrer de plein pied dans ce rapport essentiel

S’innerver et prendre corps

Face à face avec quoi, face à face avec qui ?

À l’écoute de tes mains, à l’écoute du dehors

Lorsque vivacité, précision, souplesse et rayonnement sont entrelacés —

—  dissoudre l’intention. [8]

9.

TOKYO

Chaleur intense, brûlante, caniculaire

Les buildings, jusqu’à l’infini, au sein desquels serpente une autoroute suspendue
se consument en autant de foyers d’acier

Cité de métal

Plus tard, au grand parc Yoyogi, rendez-vous manqué avec Seijiro Murayama, musicien

On se retrouvera à Enoshima !

Milliers de feuilles et de fleurs d’essence inconnue

Bambouseraie

Étang vert fluorescent cerclé de pierres noires
où frayent quelques carpes Koï entre les Nénuphars et les Lotus

Un jeune couple en Kimono
pose en souriant sur les marches du sanctuaire Shintô (au-dessus de leur tête, cette énorme corde Shimenawa tressée de paille de riz)

Je découvre, non loin de là, une improbable divinité violacée à jamais en colère : elle hurle, elle crie
toute flétrie, depuis sa planque de bois brûlé

Chers amis, quand nous marchons, l’univers tout entier marche
S’il en est ainsi, sur quoi puis-je m’appuyer ?
 [9]

Scarabées Kabuto Mushi, libellules, cigales Semi aux stridulations quasiment synthétiques
petit lézard gluant tigré, jaunâtre, accompagné de cette magnifique chenille rouge orangée
profilée à la façon d’un train rapide Shinkansen

Je photographie, j’enregistre, je photographie, je griffonne tant bien que mal sur mon carnet

Ici et là, au sol, parmi les roches volcaniques
virvolte une poussière humide et noire, très épicée
où dangereusement s’activent des formes.

10.

YOKOHAMA BOX SHAKO

La nuit, les voitures lentement fondent sous une perpétuelle charge humide

Haute technologie minutieuse, lustrée
entités quasi-divines, robotiques
fuselage impeccable
le tout soigneusement encastré dans le minuscule Garage Box shako
taillé sur mesure

Legacy
Voxy Hybrid
Spacio
Note
Estima
Colt
El Grand

&
Alto.

11.

CHIEN RÂLEUR

Série Sengaï — 3

Petit chien râleur tenu en laisse

Ouaf ! Ouaf !

Renifle ici, renifle par là

Ne sommes nous pas tous obligés, chaque jour, de brûler l’essentiel de notre gangue ?

À trop vouloir s’exprimer le réel s’effondre —

Observation et lecture de Sengaï

Patience

Quant au saule,
lui plaisent
tous les souffles du vent !
 [10]

12.

NATURA MORTA

Une sphère de verre
en équilibre
attrape la lumière, la diffracte et subtilement la morcelle

Jusqu’à ce que la matière chante sa réalité naturelle

Un crâne, sur une table de bois
recouverte de sel, de sucre, de fleurs et de fruits

Natura morta

Entités synthétiques, piano préparé
percussions à même le corps de l’instrument jusqu’à rejoindre une forme en méandres
à l’allure ici et là diaphane
lente, longue, précise
semblant, pour nos sens, définitivement ascensionnelle

Pourriture, fermentation, vin et jus — matière vivante

La musique, ici, questionne
tant l’espace que le temps (il gonfle, il gonfle, jusqu’à se dissoudre)

Espace de l’onde

Espace de l’ombre — ombre du son

Le silence, qui est aussi de la partie, hésite, puis grandit lentement

Le silence est une flamme. [11]

13.

ENCRE ET PINCEAUX

Série Sengaï — 4

L’espace du dehors
ou l’impeccable vigueur d’une ligne ?

Un nombre incalculable d’événements s’entrechoquent

Plus que simple expression
voici la réalité à même
pleine de sens —

Observation et lecture de Sengaï

Voici l’objet de mon amour :
le parfum de l’orchidée,
le son de l’eau.
 [12]

14.

DANS UN RÊVE


L’origine est à cet instant même.
Niu t’ou (tête de buffle) Fa Jong


Une ombre
dans la vitesse
jusque dans les arbres

de branches en branches



Une ombre vivante



Et qui chante !



Et qui siffle !

15.

MAI

Accepter la peur — elle s’enfuit

Espace silencieux

Rêve cruel.

16.

LES MOTS

Ai-je pris les mots pour ce qu’ils sont ?

Copiés, appris, secoués
je les ai mangés puis recrachés
espérant y déceler autre chose que de la substance

Mais leur fluidité (les mots sont-ils de l’eau ?)
en aucun cas se digère
ni se saisit

La fluidité : elle renvoit un peu de clarté
puis soudain s’évapore
me laissant seul, sans lettre, sur la grève

À attendre le retour d’une toute autre lumière.

17.

SEPTEMBRE

De ce peu de choses
juxtaposées
naît une force d’évidence
difficile à nommer
réunissant à elle seule le sensible d’une oreille incendiaire


De ce peu de choses récoltées
(un animal à la recherche de graines pour se nourrir)

Le monde — traversé par une flèche refusant de tomber

Un éclair

Mais bientôt viendra l’heure de la mort.

18.

COMPOSITION CONCRÈTE

Pour Yôko Higashi

À la poursuite de lignes qui jamais ne se croisent

Le temps se ramasse sur lui-même

Le temps se contracte puis nous saute au visage

—  les détours nécessaires.

19.

AOÛT

Chaleur et lumière intense sous les falaises

Insectes rares


Le soleil, toujours (l’esprit de l’ouest)

Construction d’un édifice au bord de l’eau.

20.

OBSERVATION DES ORAGES

Shiba-kawa river, 1173 m

Désordre trompeur de la rocaille, agencements inédits, formes sans cesse changeantes

Une poussière attrape l’humide

L’air claque, l’espace s’agrandit, il pleut

Masse d’eau, chute brutale de la lumière et de la température, odeurs fortes, ruisseaux, boues, torrents

Le grand fleuve où l’on retourne

L’absence de question (non pas que l’enthousiasme ait disparu, bien au contraire)

La vie des lointains

Silence soudain dans la montagne.

21.

DANS LA FORÊT

L’eau, venue du ciel

Oiseaux par milliers

Microphones posés à même le sol — écoute du monde

L’acte accomplit en toute plénitude est un regain d’énergie

Le corps, de la sorte, augmente et respire.

22.

AXIOME (2)

Chaque chose est à sa place.
Chögyam Trungpa

Patience, vigilance — et complexité.

23.

PÊCHEUR

Vue de train (entre Kyoto et Tsuyama)

Accompagné d’un nuage d’insectes 
il décide, à l’aube, d’entrer dans l’eau jusqu’à mi-corps


Orages en amont


La rivière, profondément noire, porte en surface quelques débris

Le monde, alentour, s’étend

Le bruit des rails, abstrait, métallique

Le son du vent

Et toute cette pagaille d’animaux minuscules, dans la lumière — d’un coup d’un seul ils virevoltent
puis disparaissent

Définitivement gobés par le bruyant monstre de fer.

&

24.

OCÉAN PACIFIQUE

Baie de Sagami, Japon

Seul, sur cette grève
ne sachant plus grand chose

Un froid épais

L’équilibre n’est pas donné à qui croit le posséder

Le rythme premier, depuis le fondement de toute existence

Main gauche au plus proche du feu
main droite mélangeant algues et eaux

Face à l’océan

Essayant de comprendre, des nuages, la structure sans cesse changeante

D’où les saisons s’expriment

Comme l’or des origines.

…/…

Lionel Marchetti — Le livre des falaises
(2001/2017)

Fin de 1/4…

(vers 2/4 ; vers 3/4 ; vers 4/4)

Notes

[1Devi, in Daniel Odier, Tantra, éd. Pocket spiritualité, 2005, p. 75.

[3Vijñânabhaïrava tantra, in Daniel Odier, Tantra yoga, Le tantra de la connaissance suprême, éd. Albin Michel, 2009, p. 15.

[4(Tokusan) in Sengaï - le rire, l’humour et le silence du Zen, D.T. Suzuki, éd. Le Courrier du Livre, 2010, p.115.

[6Miyamoto Musashi, in Traité des Cinq Roues, Gorin-no-Sho, éd. Albin Michel, Spiritualités vivantes, trad. M. et M. Shibata, 2005, p. 60.

[7Sengaï, ibid., p. 199.

[8Eihei Dogen (1200 -1253), - le siège du diamant - in Les principes du Zazen.

[9Kaisen, in La vision pure, éd. L’originel, 2001, p. 20.

[10Sengaï, ibid., p. 202.

[11Natura morta  : installation sonore (sculpture de bois, de verre, de fleurs et de fruits) - exposée à la West Space gallery, Melbourne, Australie, 2010 ; Natura morta est également le titre d’une musique concrète, composée en 2008.

[12Sengaï, ibid., p. 185.

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