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LE LIVRE DES FALAISES — 2/4 

Troisième et quatrième cahier : L’illusion construite des mots & Une chaise de bois brûlé

mardi 9 novembre 2021, par Lionel Marchetti

Postface de Bruno Roche

LE
LIVRE
DES
FALAISES

2/4 — (vers 1/4 ; vers 3/4 ; vers 4/4)

Troisième cahier — L’illusion construite des mots
16 poèmes

&

Quatrième cahier — Une chaise de bois brûlé
17 poèmes

Le livre des falaises

Photographie en frontispice de
Adèle Marchetti

Troisième cahier

L’ILLUSION CONSTRUITE DES MOTS

.

Photographie © Adèle Marchetti / 2020

.

« Celui qui ne retourne plus en arrière,
est heureux comme une pierre jetée dans le grand océan. »
Milarépa

L’illusion construite des mots
Le livre des falaises (troisième cahier)

1.

FÉVRIER


Chaque jour le feu rayonne

Chaque jour
il nous transforme

À cet instant, celui qui parle
semblant dormir soudain s’éveille

Il laisse venir tout un peuple à ses côtés

Marcher ainsi


Sur la neige, une ligne, dessinée dans la lenteur du froid pénétrant.

2.

L’ŒIL DES SABLES

Les matinées où nous marchions
main dans la main
le long des dunes océaniques

Quittant la caravane pour un bain de clarté

L’enfant, face au soleil —
sans effort, il comprend la plus grande des forces

De miroirs en miroirs

Et au-delà.

3.

LE SECRET

Parterre de fleurs, herbes sèches
souffle lent et profond du vent dans les arbres
lumière intense

À l’ouest, juste au dessus de moi
le grand Peuplier

—  une vision.

4.

MASSIF DU PILAT

Pour Dominique Lechec

Trois longues heures de marche sous les futaies

Noisetiers, Chênes verts, Houx, massifs de Buis, grands Érables à la peau grise ornés d’yeux immobiles

Le vent rode

Plus haut, sur le flan ouest du massif
les conifères brillent par milliers dans cette subtile lumière jaunâtre

Vieille souche près d’un roc, abris idéal pour le feu

Les brindilles, glanées ici et là, s’embrasent — aiguilles acides, odorantes
feuilles, pommes de Pins, racines, ronces et Mûriers

Une épaisse fumée blanche s’échappe de la forêt

Se réchauffer à la flamme, de face comme de dos

Dans la paume, ce morçeau de bois brûlé change soudainement d’état

Rouge, or, sang, bleu-noir et gris
puis gris-cendre
et finalement
noir

Sensation archaïque impossible à nommer.

5.

MONTAGNE

Alpes — refuge de La Pointe Noire (1723m)

Hasard de nos marches

Torrent sur les hauteurs

Feuillages, débris
résidus accumulés par les courants

Chaque galet est un joyau
poli par les âges, les remous et les orages

Comment rendre cela ?

Comment le partager ?

Est-ce vraiment nécessaire ?

Complexité d’un bruit pur, sauvage et incessant —

—  aimer, chaque jour, les phénomènes.

6.

UNE PIERRE

Pour Bruno Roche

1.

Il cherche, il fouille, il s’imagine cet au-delà plus loin que l’horizon, les personnages pullulent

Assieds-toi, regarde, écoute
c’est ici même !

2.

Une pierre, dans ta main

Elle connaît tous les mouvements de la Terre

Une pierre vive

Tout un savoir réuni.

&

3.

Les brumes descendent

Elles envahissent la montagne qui se couvre de givre

Est-ce la fin du jour ou le commencement d’un monde ? [1]

7.

LE POÈTE

Le poète, à l’écart
exigeant
regarde, écoute et goûte.

8.

IDÉE D’OUVRAGE

1.

Le choix, au sens de cette indécision abusivement convertie en intuition
soudain tâtonne

Et le mal s’immisce, souriant

Main droite ou main gauche ?

D’instinct, et selon ta maturité
sauras-tu faire voile vers ces nouveaux territoires qui sans cesse font signe ?

&

2.

Ne va pas croire que la force de vie gagne celui seul qui sait jouir d’une hache

Ce qui compte : l’effort soutenu
la confiance intérieure
et l’abandon respectueux à ce que tu sais être au plus proche

Patience, générosité et ouverture

Vigilence

L’ouvrage, finalement, te regarde.

9.

FIN DU JOUR

Dans cet écart
la poésie.

Jean Mambrino

Il pouvait rester des heures entières
face au ciel
à suivre du regard ces nervures nuageuses façonnées par le vent

Les effluves d’une saison entamée se confondent, depuis les crêtes
avec le lent passage gris bleuté d’une Buse variable, à l’affût
qui bientôt disparaît

Un cri, un sifflement

Le crépuscule

Une faille entre les mondes.

10.

SILEX

Cet éclat
premier
et son odeur de feu.

11.

LUMIÈRE VIVE

Série Sengaï - 5

Je sais et je ne sais pas

Je vois
et je ne vois pas —

Observation et lecture de Sengaï

C’est le jour anniversaire de la mort du Bouddha,
je suis assis pour méditer,
mais aïe ! Quelle douleur
ce furoncle à la fesse !
 [2]

12.

UNE FAILLE

1.

Quelque chose s’évade de mes mains
face à tout ces regards

Comment répondre
efficacement
aux forces qui grandissent et saturent l’espace de couleurs neuves ?

Quelque chose d’intensément lumineux s’enfuit et me laisse

Non pas dépossédé — au contraire

En réalité
accordé à ma respiration

Mon corps danse, intérieurement

J’accompagne cette ronde qu’il s’agit de laisser travailler plutôt que de juguler.

2.

Laisser s’enfuir, laisser filer
sans trop y participer
ce que par faiblesse on voudrait contrôler.

3.

Tout est posture

Se nourrir
et nourrir en retour.

4.

Exercice d’imagination

À l’approche de la saison nouvelle
une colonie d’oiseaux réunis pour la traversée migratoire

Le plus grand des voyages.

5.

La tentation est grande de jouer avec le reflet véritable

Mais que sais-tu vraiment de ce reflet ?

Et n’est-il pas déjà trop tard ?

6.

Se pencher
écouter et apprécier
ce qui est là

Comme cela est —

7.

La respiration des choses est ma respiration.

&

8.

Une entité double
affleurant

Avec elle, dialoguer

Les abords d’une faille où tout pourrait sombrer.

13.

FRÈRES DE SANG

Série Sengaï - 6

Mais quel est donc ce petit singe Saru, tapis dans les bas-fonds
qui rigole, se moque et sans arrêt me pince
exhibant ses parties comme s’il était mon frère de sang ?

Observation et lecture de Sengaï

En réalité, c’est une corde —

Une nuit de lune voilée,
des bouts de corde
pourtant sans bouche !
 [3]

14.

VUE D’AVION

Lyon - Vienne, Autriche (vol KLM 67830)

Chimie générale, digestion de la matière en feu qui donne à la Terre un aspect fantastique, intense
et sans cesse changeant

Les nuages s’agglomèrent, s’effondrent, se transforment

Foudres silencieuses à l’intérieur de ce Cumulus géant

Il laisse ainsi filtrer, depuis lui-même
quelque chose de profondément vivant

Cycle de l’eau

Vent, grands mouvements entremêlés, courants vertigineux

Plus bas, au travers du hublot :

Glacier du Cervin
glacier Rosa
glacier du Rhône
glacier des Martinets
&
glacier de la plaine Morte

Neige et grêle contre la vitre

Je ferme les yeux — musique première, élémentaire, dangereuse et surtout
naturelle.

15.

L’ILLUSION CONSTRUITE DES MOTS

Être fermement établi dans un espace heureux.
Chögyam Trungpa

N’identifie pas le spectateur au spectacle disent les anciens [4]

L’être de la scène n’est pas l’être du monde

Toute poignée de main embrasse le vide

Il existe, ici-même, une lumière.

&

16.

SHANGHAI ATELIER

(cahier chinois)

Une première phrase
griffonnée sur un journal froissé
et glissée dans la poche du Jean

Tankers, super-tankers, pétroliers et containers
observés depuis les toits de l’hôtel Swatch Art Peace glissent savamment
sur la rivière huileuse de Huangpu
depuis le gigantesque port en eau profonde de Yangshan, construit en pleine mer de Chine orientale
pour un trafic, dit-on, de plus de 600 millions de tonnes à l’année

Cosco
K Line
Hyundai M. M. Ocean
Yang Ming
Fukada
CMA CGM
Sirius STAR
Lan May
Hanjin company
Jiu Hua San

&
Shanghai Waigaoqiao shipbuilding Co., Ltd

De temps à autre
une corne de brume résonne entre les buildings
semblant nous prévenir d’un danger imminent
puis elle se mélange aux rumeurs métalliques et incessantes de la gigantesque ville tentaculaire

Les engins, démesurés
il y en aura des dizaines, chargés de denrées et autres marchandises de toutes sortes
s’enfilent jusqu’à l’intérieur de la cité en suivant les méandres compliqués du fleuve

Nous enregistrons et filmons
Yan Jun, Lili Chin et moi-même [5]
fenêtres de l’atelier grandes ouvertes face à cette industrie omniprésente
œuvrant — chacun sa manière, chacun sa façon —
avec les quelques détritus électriques et électroniques glanés ce matin même
parmi les ruelles de l’invraisemblable quartier de Xujiahui

Plus tard : lecture attentive avec Yan Yun, dans un taxi
en revenant du fameux restaurant de serpents de la famille Baï
de l’anthologie de poésie chinoise emportée pour le voyage :
Ivre de Tao, Li Po, voyageur, poète et philosophe en Chine, au 8ème siècle

Où je trouve ce poème à méditer
sincère et profond
qui me donne chaud au cœur et signe
d’un unique trait
et passés les effets subtils de l’alcool de vipère
ma rencontre avec la terre du Milieu

Deux hommes face à face trinquent, les fleurs de montagne éclosent
Une coupe, une autre, une autre encore…
Ivre, j’aspire au sommeil, c’est le moment de partir

Demain matin, si tu veux, reviens avec ton Luth. [6]

.

..

...☆

Le livre des falaises

Quatrième cahier

☆...

..

.

UNE CHAISE DE BOIS BRÛLÉ

« Les meilleurs de mes poèmes ont été faits dans une froide tranquilité, dans les bois,
avec une chique de tabac dans la bouche et une hache à la main. »
Olav H. Hauge

1.

RÊVE DE MILLE VISAGES


En m’approchant de cette lumière

un couple de visages s’échappe, tournoie
profite de l’air transparent pour rejoindre les hauteurs



La pensée — un pollen — se divise et retombe



La pensée : mille visages



La pensée se rassemble, devient une boule, de nouveau se morcèle

Puis disparaît.

2.

L’ÉTÉ

Une feuille sur le sol

Elle se raidit, vrille, s’assèche

Depuis cette torsion dénuée de sève
une mélodie, à rebours, nomme ouvertement la mort

La Terre, de la sorte, s’abreuve.

3.

SILENCE DU MONDE

Une métamorphose phénoménale de l’air
accordée à un son qui aurait ce pouvoir d’immobiliser le Temps

La beauté du monde se dissout-elle ou renaît-elle en permanence ?

L’alchimie prend le dessus

Le marcheur s’y enfonce — pluie et neige

Un animal s’éloigne

L’eau, dans les combes, s’engouffre et disparaît

Musique des profondeurs

Silence du monde.

4.

L’ENNEMI

Lorsqu’un rapace fonce sur toi
il te suffit, pour l’éviter, de faire un saut sur le côté

En toute occasion, en pleine action
médite sur l’inverse

Il n’y a pas d’ennemi — à qui croyais-tu échapper ?

5.

NUIT DU SUJET

La pudeur, essentielle
l’exacte distance

En cet espace émerge plus que de la relation : une coïncidence

Qui vit, se déploie, bientôt féconde.

6.

BEAUTÉ DU FEU

Série Sengaï - 7

Depuis le premier jour
sur cette Terre
je respire

Et lorsque mon souffle ne sera plus là
je serai mort —

Observation et lecture de Sengaï

Le crâne

Bien et Mal
sortent-ils des yeux, de la bouche, du nez ?
 [7]

7.

AXIOMES (3)

Chaque jour décide, pour moi, du chemin à parcourir

Réveillé à l’aube

Intensité blanche, verte et bleue

Eau et feu — l’adaptation au milieu

Et la compagnie de quelques phrases essentielles.

8.

ATLAS (97 PHÉNOMÈNES…)

Allez au-delà des formes, certes, mais en passant par les formes.
Swâmi Prajñãnpad

Composition — pure folie [8]

Labyrinthe ouvert
mais aussi enchevêtrements, cheminements sur cheminements, imbroglio

Complexité toujours grandissante des liaisons, des déliaisons, des enchaînement et des rapports

Apparitions, foisonnements, intensités et inventions (une kyrielle d’inventions)

Pérégrinations microphoniques et multiplication des motifs : la réalité est le motif

Fleuve, sources, rivières, forêts, cavernes, montagnes et littoraux

Courbes de la Terre vue d’en haut

Matériologies, reliefs, tout un catalogue de substances, de morphologies et d’ondes

Mais aussi, pourquoi pas, et il faudra en finir définitivement avec cela : cité humaine, électricité, psychologies torves et fictions (multiplication dangereuse et proliférante du petit théâtre mental)

L’exercice du piège

Somme ou recueil ?

Méditation et action

Une voix se manifeste, une incise dans le corps du son :

Ne cherchez rien avant, tout commence, à chaque fois, à cet endroit-ci et là, et à ce moment ça se met à tourbillonner [9]

Plusieurs voix, une archéologie de la voix, à moins que ce ne soit la présence du feu

Pour chaque éclat, un mot
et bientôt (qui sait ?) la venue d’une parole

Un feu qui brûle à cause du bois, brûle seulement s’il y a provision (de combustible), mais il meurt en ce lieu même, s’il n’y a plus de provision, parcequ’alors la condition à changé [10]

Et aussi :

Tout à commencé par une grande vague, un tsunami qui se démultiplie à l’infini en vaguelettes qui finissent par faire matière avant de se désintégrer — en rien [11]

Le jeu du monde

L’écoulement

Espace, espacements, circulation de forces dans le corps même de la matière et du temps

Le risque des questions nécessaires

Qu’est-ce qu’un phénomène : l’apparition, la venue observée de ce qui est là, en attente
ou la recherche d’un souffle, d’une circulation entre des émergences désormais en présence ?

Le silence existe-t-il ?

Le flux et le reflux

Étoiles, étoilement, affirmation verticale, ici et là, du vide

Cosmos

Comment est-il possible de combiner autant d’espaces diversement situés ?

Le chemin montant descendant est un et le même. [12]

Ne pas se mentir à soi-même

La montagne est immobile

Abandon de tout stratagème

L’épée

Le retour à soi — pour un nouveau départ

L’œil
et
l’oreille

Atlas —

Une suite
labyrinthique
à la facture plus ou moins archaïque
où le local, à chaque tour et détours, se reflète dans le global
amplifiant l’évidence chaotique d’une forme en spirale

L’hélicoïde
déjà là
depuis l’aube et son souffle premier.

9.

COSMOS

L’œuvre est un rond
avec en son centre
une tempête.

10.

LE TEMPLE DE L’ILLUSION

Série Sengaï - 8

Je ne possède pas de signe suspendu à mon cou

je m’assied ici, chaque matin, sur cette chaise de bois brûlé

Et j’écris —

Observation et lecture de Sengaï

Les fleurs s’ouvrent, fanent,
fanent puis s’ouvrent
rêve, rien que rêve
fleurs dans la semi-lumière de l’aube
au temple de l’Illusion.
 [13]

11.

PRINTEMPS GLACIAL

Soleil, vent, nuages et pluie
printemps glacial

Marcher visage haut, respirer
et traduire, spontanément
ce que tu vois

Quels sont les mots pour cela ?

Errer le long des sentes comme autant de détours dans la vivacité.

12.

DANS LA FORÊT

Ici, la sève s’élève jusqu’à faire ployer les plus hautes branches

Fleurs odorantes, surabondance de feuilles et de fruits

Derrière les arbres, le soleil, notre père chimique, danse
à la suite d’astres beaucoup plus grands et plus éloignés qui, eux aussi, vivent et meurent

Emportés, à leur tour, en une ronde fantastique

Et si le soleil était fils d’un autre soleil de taille encore plus démesurée ?

Étoile autre, cristal magistral et cruel
à l’origine de ces liaisons qui font et défont le monde

Éclair inverse au sein du vide

Et ce vide, lui-même, d’où vient-il ?

13.

MATINÉE GRISE

Étrangeté de cette crevasse

Sons, odeurs, effets de vérité, tout le fatras

Animal blessé jusque dans les tréfonds (ici, la lumière est horriblement métallique)

Matinée grise encore
le ciel tournoie et finalement, difficilement, s’ouvre

Bascule des températures

Une saison sur une autre saison

Des arbres, très grands, sifflent avec le vent
millier, millions de feuilles

Observer, écouter

Quelque chose ici-même s’agite et naturellement se manifeste

Le passé est espace vide. [14]

14.

LES EAUX TUMULTUEUSES

Pierres usées, profondément rayées par les crues récentes

Bois flottés, millier de brindilles enchevêtrées

À l’équilibre
d’une roche sur une autre roche
un amas de branches vibre avec le vent

Bientôt mangé par la rapacité des eaux tumultueuses.

15.

NUIT DES FORMES


Tournage sonore

1.

Un point, une tache sombre, intense

Œil profond

Matière, boue, caillasse
couleurs âpres et vibrations

Rivière souterraine d’où s’échappe une humidité surprenante

Combinaison complexe de lignes sur les parois
associée à la poétique naturelle de ces improbables formes minérales

Une créature — est-ce vrai ? — s’élève
depuis l’ombre.

2.

Plus tard : haute montagne
lourd bloc de neige et de glace observé à l’instant perpétuel de son érosion

Un névé
encastré sous les falaises

Passage d’un état à un autre état

Une forme pleine se nourrissant de lumière

Le monde interroge le monde et très lentement, fond

Vent sur les hauteurs

Soir d’été sur le massif.

&

3.

Écoute attentive des lointains — blancheur sonore du torrent.

16.

OCTOBRE


Je lève les yeux

Le vent emporte les nuages

Un vol d’oies sauvages se dirige lentement vers le sud


La Terre est immobile.

&

17.

UN SEUL INSTANT

Lac de Serre-Ponçon — Alpes de Haute Provence

Espace froid

Mes deux filles raffolent de l’eau

Elles nagent sous l’orage
défiant l’éclair et le ciel menaçant

Beauté du monde

Une simple phrase à méditer

Un poème, un seul

Le fruit encore vert

44°31’ nord — 6°21’ est

La Durance
l’Ubaye

torrent des Vachères
torrent de Réallon
torrent de Marasse
&
torrent d’Addos

Campement sur les berges

Deux, trois, cinq livres à même le sol
jetés en vrac

Héraclite —

La foudre gouverne toutes choses [15]

Michel Jourdan —

Ce qui reste sur le rivage, quand les vagues se retirent un instant [16]

Kenneth White —

Dans les montagnes
sur le bord d’un torrent
buvant du saké froid
 [17]

&

Patanjali —

Quand on est établi dans un état de vérité, l’action porte des fruits appropriés [18]

Surface d’eau bleue
calme, sombre et sans secret

La respiration est là — profonde, régulière, essentielle.

…/…

Lionel Marchetti — Le livre des falaises
(2001/2017)

Fin de 2/4…

(vers 1/4 ; vers 3/4 ; vers 4/4)

.

Postface de Bruno Roche

«  Comment se cacher de ce qui doit s’unir à vous ?  »
René Char, Feuillets d’Hypnos

Depuis plus de trente ans, Lionel et moi partageons ces heures où les mondes s’ouvrent, se mélangent, et nous changent à jamais.
Son œuvre trace dans le ciel une constellation dont je me sers souvent pour décider ma route, et retrouver ce Nord qui est aussi, j’en suis certain, celui de beaucoup d’entre nous.

Dès le premier poème, Orientation, me voici sur la glace fragile avec lui.
Poème après poème, cette alliance me dure, me tient, m’engage. Ce n’est donc pas seulement cette première image, pourtant puissante et symbolique qui me connecte à son œuvre.

Ici, la main du vent qui se pose sur mon visage, c’est sa sincérité.
Cap initial de son œuvre, clef de voûte de chaque poème, elle est son guide, et à travers son œuvre, le nôtre.

Dans Le Jour, il précise :

« Être entier

à l’instant de la parole
 »

Ne sommes-nous pas comme lui assoiffé de réconcilier l’expérience et l’âme ?
Cet impossible projet d’être entier, le met en demeure d’être lui, au-delà de ce qu’il sait, dans l’humilité du monde, à chaque réveil.

Cette sincérité mène l’exigence et la discipline de son travail.
Il compose ses poèmes dans un monde sillonné de dissonances, dont l’harmonie révélée tient à l’honnêteté de celui qui l’assemble. Dans son creuset de fulgurance et d’écriture, il identifie, reconnaît, épuise et finalement rejette ce qui ne marche pas. Écume de la lutte, haleine de vérité sans pitié. Embrasser cette lame, c’est connaître l’amertume de la coupe, mais aussi la joie de la simplicité révélée.
Il se risque dans une vertigineuse sincérité, avec le courage de renoncer à tout ce qui n’en est pas, et nous invite, sans effet, sans promesse, à vivre éveillé, face au silence que dessine le macareux ou le fou.

Je l’ai vu regarder avec des yeux comme des oreilles. Je l’ai vu enfouir la parole impossible des choses si loin en lui. Je l’ai vu s’en remettre au vide, s’élever au-dessus des cascades, porté par le vacarme des cataractes.
Oui, parfois, j’étais là au moment de la rencontre.
Ce qu’il a cueilli devant moi, puis épanoui dans la forge de ses carnets, qu’il ouvre et ferme comme des tambours, je le retrouve dans son poème ! Cet alcool des abysses maintenant si léger, s’élève le long de l’à-pic où je me tiens, remplit mes poumons, et me connecte tout entier dans une respiration.

Je bois l’eau du verre qu’il me tend, et qui me rappelle d’être là. Source jamais tarie où je plonge ma gourde, chaque fois que je prépare mon sac.

Le Kairos de Lionel, dans l’authenticité qu’il nous offre, ouvre le monde et crée la profondeur de l’instant. Il en saisit l’inflexion, la présence de ses moments de connexion, et nous les donne dans un chant sobre en quatre mouvements. Il commence par une invitation à l’expérience de l’instant, puis nous propose le risque de l’éveil, la rencontre de l’indicible, jusqu’à Une Phrase, Une Seule. Désormais blanc sillage à la surface de mon âme.

La sincérité du livre des falaises me rappelle à la vie.
Je l’emporte avec moi jusqu’aux lueurs qui précèdent mon sommeil.

Parfois, sur les chemins du retour, j’allonge le pas et voilà que j’entre dans sa peau, que son corps me couvre d’un manteau familier, que son cœur au rythme du mien m’encourage à frôler, d’un peu plus près, le bord des falaises de ce monde qui est aussi le nôtre.
Sa sincérité éveille la mienne, et réchauffe ma main.

Je ne marche plus seul vers ce point hors de vue, pourtant déjà sur la carte, et qui nous réunira tous.

Bruno Roche

Notes

[2Sengaï - le rire, l’humour et le silence du Zen, D.T. Suzuki, éd. Le Courrier du Livre, 2010, p. 91.

[3Sengaï, ibid., p. 141.

[4Patanjali, in Yoga-Sutras, trad. Françoise Mazet, éd. Albin Michel Spiritualités vivantes, 1998.

[5Shanghaï Atelier est le titre d’un album musical enregistré à Shanghaï dans l’atelier de Lili Chin, avec Yan Yun, en 2014.

[6Ivre de Tao, Li Po, voyageur, poète et philosophe en Chine, au 8ème siècle, Daniel Giraud, éd. Spiritualités Vivantes, Albin Michel, 1989, p. 132.

[7Sengaï, ibid., p. 135.

[9Frédéric Neyrat, in Clinamen : flux, absolu et loi spirale, éd. ère, 2012.

[10Buddhagosa, in L’enseignement du Buddha, Walpola Rahula, éd. Points Sagesses, 1978, P. 44.

[11Frédéric Neyrat, Théorie des météores, 2016.

[12Héraclite - in Fragments recomposés, Présentés dans un ordre rationnel par Marcel Conche, éd. Puf, 2017, p. 120.

[13Sengaï, ibid., p. 56.

[14Niu-t’ou (Tête de buffle) Fa Jong in Le Chant du cœur/esprit (Hsing Ming), in Daniel Odier, Le grand sommeil des éveillés, éd. Le relié Poche, 2015, p. 126.

[15Héraclite - in Fragments recomposés, Présentés dans un ordre rationnel par Marcel Conche, éd. Puf, 2017, p. 124.

[16Michel Jourdan, in Bouteilles à la mer d’un ermite migrateur, éd. Arfuyen, 2006, p.38.

[17Kenneth White, in L’Anorak du goéland, éditions Dervy, 2005.

[18Patanjali, in Yoga-Sutras, trad. Françoise Mazet, éd. Albin Michel Spiritualités vivantes, 1998, p. 103.

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