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Un seul visage sur la terre 

dimanche 2 novembre 2003, par Joël Vernet (Date de rédaction antérieure : 30 octobre 2003).

Un jour de lent soleil. Les pierres brûlaient dans le matin, dans les rues vides de ce village où je passais. Nous manquions de tout : de l’air, de l’eau, de la fraîcheur. Au coin de la ruelle étroite, elle apparut, fragile, frêle, éclatante, à l’image de notre vie, petit silex incendié dans la lumière. Elle était là, assise sur une butte, sur les pierres, les deux jambes entrelacées. Difficile, la regardant, de détacher le visage du corps, d’effacer les membres grêles, la peau crevassée des mains, ce corps en lambeaux, gravement abîmé. Difficile de pénétrer dans la lumière de son regard. Car son regard, son regard. Bouleversant, immense, immense au-dessus d’une bouche édentée, creuse, noire, une sorte d’abîme où la vie ricanait, gémissait, hurlait à pierre fendre. Son regard qui m’implorait, que je fuyais, fuyant ainsi la tragédie ancienne de notre condition. Cette femme n’avait rien, ne possédait que l’azur bleu autour du corps. Elle était nue sous l’histoire qu’affichait son visage. Il était bleu et noir, déchiré de sillons où se lisaient les pas du temps. Il venait de l’enfer, des orages, de l’injustice profonde de cette vie. Cette femme avait faim tout simplement. Avait faim. On ne sait plus ce que c’est qu’avoir faim, bien sûr. On ne sait plus du tout, ici, à l’Occident du monde. Elle me tendait son visage dans le noir, dans la lumière, je ne sais plus très bien. Je cherchais la dernière étincelle derrière tout le bleu de ce ciel où palpitait l’impensable. Je discernais le cœur sous la peau, petite forme flétrie, harassée. Je le sentais battre si faiblement. De longs cheveux grisâtres dévalaient sur ses deux épaules maigres, ruisselaient sur la poitrine sèche, reprenaient source au bas du ventre d’où émanait un cri, le premier cri entendu sur la terre. Quel cri ? Pour quel destin ? En elle, en tout ce corps flétri, je revoyais le corps d’une mère encore vivante. Notre mère. Le corps vieilli de notre mère, de toute mère sur la terre ensoleillée.

De larges baies en or pendaient à ses oreilles. Oui, je l’avoue, sa détresse était belle, l’embellissait même s’il est terrible d’avancer cela. Elle était comme nue sous le soleil, véritable icône vivante que m’offrait le hasard d’une marche dans un dédale de pierres. M’approchant, je la touchai, sentis son odeur d’animal, une odeur de graisse forte, de bois brûlé, de pluie, de pourriture. Une fine veine chantait faiblement sous la peau de son avant-bras. A nouveau, parce qu’elle riait toute bouche ouverte, l’abîme noir de sa bouche, ce lointain creuset qui appelle, implore et ce feu dans les yeux. Ce feu. Cette si mince flamme dans l’azur. Elle avança légèrement le torse, caressa mes cheveux, mon visage, prit mes mains dans les siennes. Ses narines contre ma joue droite reniflaient mon odeur, une odeur de sueur, de fatigue et de désolation. Ses yeux pénétraient sous ma peau tandis que se balançaient deux oiseaux d’or à ses oreilles. Quel âge avait-elle ? De quelle terreur ancienne jaillissait-elle ? Habitait-elle une grotte dans la falaise célébrée par les chantres de l’ethnologie moderne ? Une seule dent était le dernier vestige de sa bouche. Elle ne parlait pas, bien qu’elle connût notre langue, mais proférait des sortes de petits cris, des sons de fond de gorge dont je paraissais être la cible.

Il me fallait fuir, partir au plus vite, mettre un terme à cette rencontre, abandonner ce visage dans son ravin, l’abandonner vraiment, l’oublier, c’est-à-dire retrouver ma solitude. Je m’arrachai à l’étau de ses faibles mains et me mis à courir sous le soleil, emportant tout à la fois, les débris et l’éclat de ce même visage, le premier et le dernier visage, celui que nous portons comme un masque. Je laissai le rire d’un instant à ses plaintes, à ses faibles vociférations. A mon insu, je m’étais approché du visage de la mort. Aujourd’hui, je sens encore la graisse de cet éclat sur mes deux mains, mais s’est effacé le grain de cette voix minuscule, de cette toute petite voix perdue dans le monde, la musique de ce visage disparu à jamais de la lumière qu’il jeta dans mes yeux.

P.-S.

Ce texte paraîtra chez Eliane Kirscher et Bernard Noël, Ed. de l’Attentive, en tirage limité avec des peintures de Jean-Gilles Badaire.

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