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Lisboa devegarosa 

jeudi 27 janvier 2005, par Mathias Lavin

De Lisboa la pointe extrême dépasse les limites strictes de la cité, elle s’étend jusqu’aux confins de Sintra. Là-bas les falaises apparaissent subitement. Je retiens, en noir et blanc, le lieu dit Aguda : "aiguë" pour mieux refléter le désir anorexique enveloppé dans la brume. Les vagues sans bruit se brisent, comme prélevées dans un rouleau photographique, après le nom, apparaissent les images. Sur la route qui mène de Lisbonne à Sintra, le pont traversé, déjà l’envie du retour se fait sentir, heureusement il reste encore quelques jours avant d’emprunter la voie rapide vers l’aéroport. Le temps est suffisant pour achever la pellicule achetée dans une supérette en haut du bairro alto, à côté du pavilhão chinês. Bric-à-brac extravagant pour amateur de pacotilles à la tonalité orientale ; souvenirs de l’Empire ? Moins que des nationalistes nostalgiques ou des écrivains amateurs de whisky on croise plutôt des touristes attablés sagement devant une eau pétillante.

Je voudrais sans fin passer la nuit à Lisboa mais sans toi demeure la promesse d’une autre ville. Dans le mouvement hésitant, les deux villes se font trois ; je reviens dans la capitale. Long trajet, Belém s’étire et sert de repère, il est trop tard pour acheter quelques pasteis. Mais avec ou sans pastel de nata il est toujours possible de fazer horas : la vie continue, versatile. Jamais dans le souvenir pourtant je ne trouvais trace de fatigue ; les images restent rassurantes pour cette raison. L’expression "faire les heures" indique bien ce passage du temps dans lequel l’ennui n’a plus de place. Quelques journées lumineuses sont suffisantes pour nourrir des mois entiers ; les heures passent et le souvenir est préservé dans son enveloppe aussi douce que la pâte craquante de la pâtisserie mentionnée.

Lisboa, à laquelle je crois en silence, la ville où j’ai dit je pour la première fois. Je pourrais encore compter les longues années d’attente, cela impliquerait un autre type de comptabilité pour lequel ma monnaie personnelle n’a plus cours. Mais quoi qu’il en soit du temps passé sans L., les livres de compte refermés et soldés sans regret, je n’imagine pas d’autres destinations. En lisant, avec lenteur, tu apparais comme dans la torpeur du jour où j’avais marché entre Madredeus et Graça. Vue de l’esplanade, la ville était plus calme encore qu’à l’ordinaire - on entendait même un coq chanter, en pleine après-midi, pas une seule voiture. Je ne sais plus combien de temps j’avais pu rester ainsi à lire, les mots ne s’imprimaient pas dans ma mémoire, les pages étaient identiques les unes aux autres, elles formaient un volume au relief imprécis. Le livre me retenait à ma place - que pour rien au monde je n’aurai échangée - et c’était de l’autre côté de la ville que se tenait l’écrivain, à São Pedro de Alcantara. Les avenues centrales faisant office de séparation, à chaque colline revenait sa tâche et son époque. De qui donc étais-je le contemporain en fixant, aveuglé, cette présence de l’autre côté ? Mythe requis ici pour reconnaître quelques traces, les points marqués sur la carte, à chaque fois récrite. J’aimais - il faut tenir la première personne - cette ombre qui effaçait le nom et obligeait à le déchiffrer avec effort.

Le soir où elle l’aborda, il hésitait encore à faire ses valises. Alors qu’ils parlaient de fraternité dans leur langue sans conditionnel, au bord du fleuve, le Cristo Rei veillait à distance sur les bénéfices constants. Lui reste entier mais partout sur les murs on a amputé la "Revolução" de sa majuscule. J’y pense comme à une chose oubliée mais dont l’importance me saute au visage. "Presque un an que je n’écris pas sur toi", c’est la phrase invoquée rituellement pour commencer à écrire quel que soit le nombre de mois qui nous sépare.

Parfois j’ai pensé qu’il fallait appeler le texte sur Lisbonne "roman" ; de même que les œuvres traversées sans répit de Pessoa forment un immense roman ressassant, et pas seulement Le Livre de l’intranquillité, écrit en langue de poésie. Les seuls romans que supportait Pessoa étaient les romans policiers nous dit-on. Pas d’énigme mais un secret. Fut-il partagé ? Avec Ofélia ? Avec la bouteille d’alcool fort qu’il rapportait tous les soirs dans sa chambre, un fromage sec dans l’autre poche ? Il est vrai qu’il rêvait d’être un écrivain anglais, amateur de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot, parfait connaisseur de jeux de logique. Pessoa a quitté sa colline. Citant Melville, il note sur une nappe de restaurant, entre deux taches de café, que la littérature (identifiée au romanesque ?) peut être décalquée sur des guides touristiques. Mais il laisse alors soupçonner deux solutions, sans doute incomplètes. Celle pratiquée par les écrivains-voyageurs, ceux qui ont leur festival en Bretagne - mais encore faut-il voyager pour s’appauvrir, combien sont-ils à pouvoir accomplir ce prodigieux exercice ? - ; celle du voyage-littéraire qui pointe une autre insatisfaction si l’on ne peut se résoudre au désir structural : l’arrivée du train, le trottoir humide, le café enfumé, le port, le british bar et ses aiguilles inversées, etc. Il a lui-même écrit un guide touristique sur Lisbonne, on peut penser qu’il s’agit d’un des textes où il parle le moins de la ville.

Semi-somnolence, les nuits sont courtes mais les journées, les soirées surtout, toujours vives et éveillées en arpentant les ruelles du bairro alto. N’est-ce pas la ville où j’ai le plus parlé ? Je retiendrai cette alliance essentielle de la parole et des rues de Lisbonne. La lumière plus douce qui baigne la ville quelle que soit l’époque. Peut-être était-ce un dimanche, il faisait encore suffisamment chaud pour pouvoir prendre un café en terrasse, magnétisé par les deux pôles formés par l’esplanade de Graça et le jardin de l’Estrela, l’impression est unique. Les minutes sans égales des cafés pris dans les grandes cités. Aucune saison au monde qui ne semble aussi lente. Ce dédoublement de la ville est l’indice d’une solidarité intime : entre les deux, le territoire de l’amitié - silence pudique à ce sujet. Lisboa devegarosa, la plus-lente, plus lente encore dans ce présent à distance voluptueux qui permet d’écrire

Je pourrai encore rester sur la colline pleine de grâce ou dans le jardin de l’étoile. La saudade vient avant même d’avoir traversé, à nouveau, le pont. Je retrouve sans faute l’espace sans rêve qui désormais relie les deux villes. La carte vibre sous nos pas, elle perd son assurance. Nos chambres sont baignées de la même lumière même lorsque nous ne le comprenons pas. À l’aéroport, si l’on peut encore parler portugais, l’ordinaire reprend ses droits. Les nouvelles imprimées ont la même saveur mais plus aseptisées encore. Mieux vaut retrouver, serait-il déplacé, ce banc où nous lisions Camões à livre ouvert, niveau grand débutant. Je me souviens du sonnet qui commençait par "alma gentil", je m’étais dit que l’expression te convenait à la perfection. Et la ville apparaît toujours au bout de quelques lignes. Trouver une saveur évaporée, continuer, piocher dans les fragments, s’accrocher à une forme sans qu’elle soit constituée - et appeler cela Lisbonne.

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