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Un voyage à Lisbonne 

De Pessoa à Pessoa

lundi 25 juillet 2005, par Anna Sprengel (Date de rédaction antérieure : 1 av. J.C.).

Jeudi 25 avril :

7h00. Mon corps agacé par un reste de nuit s’imprègne lentement du lieu : clarté grise de l’aéroport d’Orly ; la salle d’attente, vide et sépulcrale, est d’un blanc décevant. Le café s’appesantit sur mon estomac, et je n’ai plus de cigarettes. Assise dans mon coin, déjà étrangère, je m’apprête à m’envoler, comme les quelques hommes d’affaires en noir, au comptoir du bar, qui me semblent trop enracinés, alourdis par leurs attachés-cases. Lorsqu’on survolera Paris, je veux être légère ; je veux apprendre à voler. Sont pour moi tous les possibles, tous les chemins, le voyage dans l’ailleurs, dans Lisbonne dont aucune image n’a germé des livres ou propos entendus. Je pars, ainsi vierge et seule, pour la première fois, comme en un rêve, à la recherche aussi du café Snob, où je sais pouvoir trouver João César Monteiro, un cinéaste portugais que j’apprécie beaucoup. J’ai gardé près de moi le vieux Pessoa, Le livre de l’intranquillité, et je l’ouvre à la page où quelques mois plus tôt je l’avais laissé, sur cette dernière phrase que maintenant je surprends : fragment 122 " L’idée de voyager me donne la nausée ". Peu importe, les dés sont jetés : j’irai mon chemin d’errance, me perdre pour mieux me retrouver.

Nous embarquons. Je me retrouve assise à côté d’une passagère dont on dirait qu’elle agonise. Profondément endormie, elle a le teint d’un spectre, que la lumière crue dérange. Face au stewart, loin du hublot, nous décollons : mer de nuages, bleu désertique : le paradis est assez inquiétant.

9h00 (heure locale). Premières pertes de soi. Je me réveille, enfin, dans une autre contrée. J’ouvre pour la première fois les guides et cartes qui jalonneront mon séjour, car il faut décider d’un quartier où résider. Je prends le temps, accapare un espace aux abords de l’aéroport, très calme, mais mes papiers s’envolent. Je ne sais comment rejoindre la ville ; mon guide n’est pas très clair, et au fond il ne sert a rien. Renseignements pris, je finis par attendre un bus. Il fait beau. Ne restent plus du temps d’avant que quelques vagues souvenirs, car déjà je plonge dans ce bain de soleil érotique qui embrase les alentours. Lisbonne sensuelle, je t’ai enfin trouvée ! Premiers mots incompris, premières phrases indécises, en portugais. Mais j’apprends que ce peuple est réputé pour sa gentillesse ; ils me pardonneront.
Des Anglais, des Allemands : personne encore n’a perdu sa nationalité, mais déjà je ne parle plus français, tachant de me fondre parmi la petite foule. Le bus, enfin, nous emmène en plein cœur, à travers une banlieue exotique, plantée de palmiers. Je ne sais où descendre, car j’ai finalement décidé d’aller au hasard. Alors je glisse de maisons en maisons, de places en avenues larges et feuillues, jusqu’à ce que quelque chose m’arrête. Absorbée par ce que je vois, je m’aperçois tout à coup que j’ai été jusqu’au terminus, le Cais do Sodré, c’est-à-dire la gare ferroviaire : j’ai traversé la ville, assez voyagé, je peux dès à présent repartir ! Une jeune femme, me voyant paniquée, m’offre un plan. Tout n’est pas perdu. Flanquée de mes bagages, au bord du Tejo, la Mer de Paille, comme on l’appelle ici, le fleuve nourricier qui jadis inspirait tant les poètes, et forme comme une mer intérieure aux reflets verts et jaunes, j’appréhende la gare décorée d’azulejos (ces carreaux de faïence colorés qui dessinent, souvent en bleu, des trompe-l’œil et des motifs géométriques), qui vous emporte vers l’océan, à qui Lisbonne tourne presque le dos.
Je commence à errer, le long des quais en travaux, au hasard sinon vers l’ouest. Déjà Lisbonne m’a engloutie. Couleur de sable, couleur de sang, jamais les murs ne sont criards. Lisbonne, surnommée la ville blanche : et pourtant sa pierre est plutôt ocre, terreuse, ses nuances infinies, un peu sales, même. Rien n’est tranché, mais toujours en suspens, et se déplace en d’infinies nuances que l’on ne peut décrire, sous un soleil doré qui rehausse les contrastes. Je pressens quelque chose comme un recommencement qui ne serait pas définitif, une nouvelle vie sans absolu, sans illusion, mais la belle illusion de la vie, offerte là, devant moi, qui s’échappe des sensations, indépendante et magnifique comme une lune qu’on ne saurait attraper. J’atteins ma première destination, la Praça do Comércio, vide et trop spacieuse, mais pas de taille inhumaine. Elle accueille la lumière et les voyageurs dans un vrai jaune terrien ; une statue en son centre l’habille, seule. Un marchand de glace improbable - il n’y a personne en ce lieu touristique sans ombre, sous la canicule - attend. Pour ma part je préfère suivre les voies des trolleys, sûre qu’alors elles me mèneront quelque part, là ou je sais qu’il y a des pensãos, dans le quartier Alfama, quand soudain, rua Bacalhoeiros, un homme me hèle et, sans que je lui ai rien demandé, me dit qu’il y en a une là, tout près ; n° 8 - 1er étage de la Casa dos Bicos, curieuse bâtisse dont la façade est couverte de pointes en pierre. Je préfère, assez fière, monter au second, où je sais que s’en trouve une autre. Mais la sonnerie est si discrète que je me demande si c’est bien la bonne porte. La logeuse, petite dame à lunettes, a l’allure internationale d’une concierge, et ne parle pas un mot d’anglais, ni de français, ni d’espagnol ; le contact est pourtant passé. Elle insiste pour me demander si je suis seule - j’insiste aussi. Pour moi ce sera la chambre n° 9, une chambre pour deux qui reviendrait moins cher. Quatre nuits prévues. Je m’installe, me défait de la France. Il est temps de me reposer.

15h00. Ai-je dit que la chambre n’avait pas de fenêtres ? Une penderie, dont le miroir est déformant, un lavabo surplombé par un miroir penché, une coiffeuse et sa psyché trouble, deux tables de nuit, deux chaises, constitueront tout mon mobilier - plus une télévision, accrochée au-dessus de la penderie, que je n’avais pas vue de prime abord. Le plafond est d’une hauteur étrange : ni assez haut pour y loger une mezzanine, ni assez bas pour satisfaire aux normes. Impossible de se retrouver dans aucun des miroirs ; on ne peut s’y voir en vérité. Cela vaut mieux probablement…
Après une sieste, une douche, j’ausculte les plans. Je suis la voie que je m’étais tracée. Pour où déjà ? Je sors. Quartier Baixa. J’opte pour la droite ; tout est fonction de la lumière, de la résistance du sol sous mes pas, des murs recouverts d’azulejos. De larges rues rectilignes dessinent des perspectives inattendues, et recueillent sur le sol pavé l’ombre des immeubles aux balcons forgés. J’aperçois la silhouette de Bernardo Soares, et celles de toutes les petites gens laborieuses, enfants de l’ombre et de l’ennui au dos courbe, qui glissent sur le sol lisse et tendre de ce quartier calme et bourgeois, et commercent. Je n’ai pas encore mangé, aussi je m’arrête au restaurant rapide O Brasileira, populaire et vétuste : une touche d’exotisme dans l’exotisme. J’achète un appareil photo jetable, et déjà j’atteins la Praça Pedro IV, qui me semblait pourtant beaucoup plus lointaine, sur mon plan, lorsque je réalise que c’est le jour anniversaire de la Révolution des Œillets.
Comment cela a-t-il pu m’échapper ? Nouvel arrêt. Manifestement tout est allé trop vite ; je suis passée sans rien voir. Les manifestants ont une joyeuse indifférence ; ils sont peu nombreux en fait. Peut-être est-ce déjà fini, et la foule se disperse. Maintenant je remarque les fleurs rouges à la boutonnière, les habits du dimanche que portent les petites filles. Sur la place, un vieux char bariolé à la peinture en bombe, une profusion de fleurs et de slogans pacifiques. Je ne peux m’empêcher de penser à la Révolution Française, qui jamais n’autoriserait ces tags sur un appareil militaire. Mais ici tout est limpide, et il suffit de s’y plonger, sans avoir peur de se noyer : au pire, quelque accident de surface accroche nos sensations, et ce sont autant de coquillages pour la pensée.
Je ne sais trop quelle direction prendre, maintenant, sauf celle de revenir en arrière. Allons à l’ouest : quartier Socorro, en hauteur. Mais pour sortir du terre-plein il faut aller à l’est - je renonce pour un temps à mes réflexes parisiens de traverser n’importe ou n’importe quand -. Du coup un bâtiment à gauche m’intrigue et m’attire, tout en arabesques. Adieu Socorro, j’y entre comme je vois que personne ne surveille, monte les escaliers, sans toujours savoir où je suis, et finis par rejoindre la lumière - la sortie, de ce qui n’était en fait qu’une gare - : autre ville, autre ambiance, qui ressemble un peu aux escaliers de Montmartre, même s’ils ne sont pas si raides. Je monte, longeant les librairies d’occasion et les petits hôtels, sur les pavés envahis de mousse et de petites plantes - avec l’intention d’arriver au point le plus haut - peine perdue. Je m’arrête à un croisement pour savoir enfin où je suis ; du coup je pars à gauche.
Petites ruelles merveilleuses et sordides, le linge pantelant ; les balcons des maisons à deux étages sont fleuris. Je voudrais prendre des clichés de ce quartier populaire, mais il faudrait tout photographier, alors je renonce : mon souvenir en sera d’autant plus vivant. Je redescends, remonte, me perds dans ce dédale de rues, jusqu’à déboucher sur la Praça Camões, qui me déçoit. J’aurais aimé quelque chose de plus grand, de plus épique, à la hauteur de cet écrivain national, et je n’y vois qu’un chien, dans l’axe de la statue, qui fixe le sol, tandis qu’un touriste se protégeant les yeux regarde la statue qui elle est tournée vers le ciel. Le ciel est encadré de fils. Nouvel arrêt. J’ai dû encore une fois ne rien voir. Je prends une photo ; peut-être sa lumière m’apparaîtra plus tard, et c’est un lieu balise dont on peut sans scrupules capter l’âme. Une place en contrebas, après les deux églises qui se regardent en face, semble animée. Je l’ignore, car tout ce temps une musique accompagnée de voix, crachotée d’un haut-parleur, m’intrigue. D’où vient-elle ? Je décide de ne pas aller voir directement, mais contourne. Du coup je passe devant le Teatro da Trindade - dans son sobre habit pourpre ; je regrette de ne pas avoir de caméra, à tout le moins d’appareil photo panoramique, quand sur une façade d’un autre théâtre, celui-là jaune et richement décoré en trompe-l’œil, je remarque que les symboles de l’air et de la terre ne sont pas accompagnés du feu…
Je termine de contourner le quartier, atteint la source du vacarme étrange : c’est le char de la Praça Pedro IV, seul, immobile, qui proclame des airs et des mots pour moi incompréhensibles. La musique s’arrête alors qu’un couple passe à côté, qui rend la scène plus irréelle encore, s’il était besoin. Interloqués, ils poursuivent cependant, comme moi, qui rejoint - comment ? - la place animée. Je passe entre les tables des cafés, sans apercevoir la statue assise de Pessoa, car quelque chose me pousse à aller vers la gauche, tout de suite après la librairie : ce sont des débris d’azulejos, des papiers déchirés et ternis, rongés par endroit, d’un livre - Uma princesa -, et des reliques de jouets, petites figurines de soldats à l’épée levée, prêts au combat. Il semble que personne n’ait rien vu. Heureuse de mes trouvailles, que je regarde comme des reliques, je repars en descendant, retrouve hélas la France au travers d’une librairie Fnac, entre pour voir la différence : aucune, sinon que les titres sont en portugais. Y est projeté un film, que je reconnais vite pour être " Capitães de Abril ", de Maria de Meideros.

18h30. Je ne comprends pas grand-chose, mais reste fascinée. C’est un film d’apparence romantique sur la Révolution des Oeillets - je pense à ce que dit Godard des films de guerre - je pense que je ne m’en souviens plus très bien - seulement que la critique française fût mauvaise. Je pense que sur le seul mot de Révolution, on ne se comprend déjà plus ; il n’y eut pas des morts par dizaines, ni de blessés. C’était une révolution en douceur. Je pense au pouvoir des images, que l’on comprend sans avoir le sous-titrage…
Le film terminé, j’aimerais avoir l’avis d’un Portugais. Un jeune homme s’approche, je l’accoste. Ce sera Ze, qui tout de suite me présentera à Emir, âge d’une soixantaine d’années et sociologue, Debora, jeune médecin légiste fan de Death Metal, et Miguel, étudiant, plus timide. Ze est étudiant en philosophie. Ze ne sait pas regarder sans toucher - lobe de l’oreille, tempes, nuque, mains -. Ses yeux clignent rapidement, il a plein de tics de visage assez curieux, et il m’agace, tandis qu’Emir m’intrigue, avec une plaquette écrite en lettres grecques sous le bras : " L’éloignement du monde ". Déjà je fais partie d’une bande très accueillante.
La discussion s’engage, on en déplace légèrement l’accent - elle portera d’ailleurs sur les accents brésilien et portugais. Les heures passent ; la langueur portugaise me gagne. Nous parlons aussi de l’âme après la mort, si elle existe, et se survit. Debora : " Il n’y a pas d’âme ; quand nous mourons, tout de nous disparaît " ; Emir : " Je vis comme en un rêve ; je n’existe pas vraiment, je ne suis rien, je suis une ombre, mais j’ai une âme qui embrasse le monde, ou plutôt, le monde, c’est moi, et quand je mourrai le monde, mon âme, me survivra ". Ze et Miguel restent au bord de la discussion, envahis par la nuit.
Malheureusement, ils ne connaissent pas João César Monteiro, et le café Snob ne leur dit rien, mais personne ne renonce à les trouver. Éparpillement de mots français, anglais, italiens, espagnols. Lisbonne, ou Olisipo, ainsi nommée par les Romains en hommage à Ulysse, qui y aurait séjourné, s’accorde parfaitement avec la diversité des langues et des cultures, les accueillant toutes sans sourciller, au risque de ne même pas connaître un cinéaste national…

23h30. Nous nous quittons, après échange d’adresses et rendez-vous pris pour les jours à venir, mais je n’ai pas envie de rentrer tout de suite. J’aimerais écouter du fado, boire du Porto. Je tourne un peu dans le Baixa ; église de Sé dans l’Alfama, à côté de la pensão. En désespoir de cause je rentre… et m’épuise à jeter ces premières notes dont je sais d’avance que malgré leur précision, elles restent lacunaires.
J’aurais attendu demain cela aurait été pire. Je me sens bien, ici. C’est une solitude toute tournée vers les autres, vers un dialogue naissant et très ouvert. Peut-être parce que Lisbonne m’échappe, ne se laisse pas cerner, ni figer en mots.

Vendredi 26 avril :

12h00. Je me suis réveillée au son des sirènes de police, fatiguée de ma longue journée de la veille, et me prépare rapidement. Aujourd’hui j’ai décide d’aller à proximité de la pensão, au Castelo de São Jorge, dont on peut apercevoir de loin les créneaux moyenâgeux. L’ascension n’est pas trop difficile, et je suis accompagnée par le chant des oiseaux. Parfois aussi le vent marin siffle dans mes oreilles. Serait-ce une journée sous le signe de la musique ? Mes pas sont amortis par le sable et les dalles de pierre inégales qui jalonnent mon chemin. Ici pas de chaussures à talons, ce serait trop dangereux, et pour tout dire trop bruyant.
Les terrasses dominent discrètement la ville, certaines en pierre blanche, avec ce charme des sites anciens dénudés, d’autres couvertes de tomettes rouges, renvoyant durement le soleil à sa place de midi. On y bavarde à l’ombre d’oliviers, de chênes centenaires, de canons inutilisés, qui rouillent tranquillement. Le sol inégal, creuse, accidente, crisse sous les pas de l’agent Peirera, assez bonhomme, qui surveille et guide tous les badauds qui comme moi errent parmi les traces d’un passé glorieux, pour qui on fait encore des fouilles. Curieusement une carcasse de bateau en bois a été déplacée dans une des ailes extérieures. Vaisseau de parade, naviguant sur les pierres ancestrales, il me mène plus sûrement encore vers des rêveries inédites, sans qu’aucun pirate ne vienne me déranger.
Tout à l’heure l’appareil photo s’est coincé. La pensée qu’aucune photo n’en sortirait m’a remplie d’une certaine tristesse, mais au fond cela n’a pas d’importance, et même je préférerais qu’elles soient toutes ratées… Je cherche la rature parfaite, le trait saillant qui fasse vivre l’image, au lieu de s’ajouter indifféremment aux cartes postales lisses et sans saveurs qui abreuvent le marché. Une image qui ne soit pas simplement possible, mais nécessaire, de celles que l’on regarde, au lieu de simplement les voir.
Je vais pour partir, mais l’agent Pereira me guide vers une curiosité de la tourelle Ulysse : la camera obscura, selon un principe de Léonard de Vinci. On se presse autour de ce qui pourrait être une vaste vasque de pierre claire, comme à une réunion de sorcières, qui officieraient tout en surveillant la ville, car l’image à 360 degrés de Lisbonne s’y projette, grâce à un miroir placé au sommet de la tourelle. L’image est floue, fuyante, emportée par le vent qui dérègle son mécanisme. Miroir une fois de plus légèrement déformant.
Je m’en vais, repue d’effluves touristiques. Je prends les minuscules ruelles blanches qui partent du château, certaine que personne n’osera entrer dans ce labyrinthe de petites maisons, pour suivre mon ombre à la trace, et écouter secrètement les conversations des oiseaux, mêlées de sons télévisés. Je remarque, Largo do contador, ce tag : Without truth you are the looser. Au Miradouro de Santa Luzia, petit jardin mauresque offrant un superbe point de vue, et qui n’a pas pu m’échapper, j’évite soigneusement une famille française. Mais à force d’éviter et de contourner, d’aller là où mes pas me mènent, je me suis perdue dans l’Alfama, et passe sans m’en rendre compte dans le Mouraria. Je ne suis pas la bienvenue, ici, dans ce quartier pauvre et métisse ; alors je tâche de me confondre avec les ombres, je tâche de faire comme si d’ores et déjà j’étais d’ici, de ces ruelles inquiétantes où chaque pas de porte est habité : de faire comme si je connaissais parfaitement mon chemin, au lieu de sauter de pavé en pavé. Je rentre, dépitée.

20h00. Suivant les recommandations du guide, je me dirige vers le restaurant O Pereira, qui propose des concerts de fado. J’ai peine à le trouver dans un dédale de ruelles sombres, demande mon chemin ; j’y suis. Mais je suis seule. J’attends, comme les restaurateurs, que quelqu’un d’autre vienne. Une grand-mère en robe verte pailletée et châle noir classique, à la mode d’Amalia Rodrigues, un serre-tête en faux diamants dans ses cheveux blancs, va enfin pour chanter, mais tousse fortement. Sans doute trop de cigarettes. Suave. Toujours seule. Je prends des photos de ce lieu drôlement décoré pour passer le temps, et me sortir de ma torpeur angoissée, mais j’ai la désagréable impression depuis ma déconvenue de tout à l’heure, d’un franc retour à ma condition de touriste, voire même de touriste arnaquée. Malgré tout chacun joue la comédie, donne le change. C’est un jeu de faux-semblants absurde, ou abstrait. J’accepte, à vrai dire contrainte et forcée, d’être prise en photo avec une guitarra dans les bras par un des musiciens, qui estime que certainement cela me fera plaisir de revenir avec ce souvenir : du coup la scène en devient ridicule. Je me perds en rires gênés ; il ne sait comment faire pour dissiper mon ennui. Un peu plus tard il viendra à ma table discuter en français, car il est passé par la Belgique, puis le second musicien, Manoel, s’approchera. Ils chanteront uniquement pour moi une chanson d’Edith Piaf dans le style du fado. Et m’avoueront que ce qu’ils jouent habituellement est du fado pour touristes. Un voisin arrive, vieil homme au visage buriné, sec comme du bois d’olivier. Il chantera un fado convulsif, énergique, en grimaçant, tirant la langue, survolté mais contrôlé. Ses gestes sont violents, agressifs. Je n’arrive pas à discerner l’amour qu’il est censé chanter dans ses gestes, ne sais jamais s’il m’insulte, ou vibre d’émotion, de sorte qu’il me donne envie de fuir ce lieu où je suis décidément décalée.
L’addition, poivrée, m’oblige à sortir avec Manoel chercher une banque, lorsque j’aperçois la Casa do Fado, lieu officiel du genre, un peu froid peut-être, mais où l’on peut certainement en apprécier toutes les saveurs. Quelle ironie ! Si d’un côté j’ai le goût authentique d’une adresse de quartier, de l’autre me manque la qualité de la musique.
Manoel me raccompagne. Sa voix de jeune homme dans un corps déjà vieux m’intrigue. Rendez-vous demain, au Miradouro de Santa Luzia que tout à l’heure j’ai vu en plein soleil, pour aller à la Feria de Ladre, et Belém. Puis je file, car le quartier, semble-t-il, n’est pas toujours bien fréquenté.
Je file mais je ne rentre pas. Attirée par des sons de concert, j’entre dans un café afro. Tout de suite Nela, habituée du lieu, m’aborde, avec sa voix rocailleuse, et m’adopte. Elle est métissée anglo-brésilien-africain. Elle a 40 ans environ, une fille en Angleterre, et se saoule sur un air d’african saudade, pour échapper à je ne sais quel échec. Nous convenons de nous revoir demain soir. De Manoel ou de Nela , j’ai les numéros de téléphone aussi simplement que j’ai leur nom et leur adresse. Chaleur de vivre, sourires tendres. Il me semble qu’ici, à Lisbonne, la solitude est moins oppressante. Pas de Porto, denrée finie, pas de Ginja, autre boisson locale, mais du Kamasutra, doux et amer, à l’amande verte.
De plus en plus s’impose cette idée que non seulement je dois revenir ici, mais y habiter. La langue portugaise est merveilleuse, magique et poétique. Elle avale les mots pour n’en ressortir que la douceur. Je pensais à Tabucchi, qui apprit le portugais par amour pour Pessoa. Je pensais à Ulysse, au métissage parfait des cultures. Nela a ses attaches à Lyon, Toulouse, Londres. Elle est venue à Paris plusieurs fois. Aux confins de l’Europe, le Portugal se régale de rencontres contrastées.
Un peu éméchée, ivre de Lisbonne, je tâche de rassembler quelques éléments de cette journée. J’entends dans l’Alfama des téléviseurs allumés, un fado lointain, une bande en train de discuter. La Casa do Fado était trop froide, certainement, tandis qu’O Pereira m’a servi du réchauffé. Et puis finalement j’entends un voisin de chambrée ronfler bruyamment.
La saudade, ce sentiment intraduisible qui ressemble un peu à de la nostalgie, se vit. Elle n’est ni triste ni gaie. Mélancolique, douce et âpre, violente et sincère, le fado l’exprime par son souffle et son âme. Je m’oublie dans la musique. Il faut venir à Lisbonne seul, pour ne l’être plus jamais, et agrandir son âme.

Samedi 27 avril :

11h00. Je rejoins Manoel, comme prévu, mais légèrement en retard. Il m’attend dans un café, pour me montrer la Feria de ladre, du côté de Graça, c’est-à-dire la foire aux voleurs. Partout par terre, des particuliers ont installé leurs marchandises, comme un immense vide-grenier, en plein air. On trouve de tout ici, et des cartes religieuses et autres bibelots de prière côtoient sans jurer un nombre impressionnant de revues pornographiques, le tout vendu à des prix dérisoires, qu’il convient cependant de contester. On se promène dans des allées bordées de fils électriques et de matériel de bricolage, de disques anciens et de livres, de bijoux simples mais rutilants. J’y achète ce qui sera mes souvenirs de voyage, selon la tradition, à disperser à mon retour, même si j’aimerais y échapper, et cela m’oblige à réfléchir au plus typique, et donc au plus différent de moi, et de la France : au fond une simple nuance, parfois ténue, parfois criante, mais de ce cri qui appelle à rester.
Bientôt mon guide et interprète me laisse, pour rejoindre son père, mais nous devons nous retrouver a 15h00 pour visiter Belém, autre joyau de Lisbonne. Je privilégie une adresse de quartier pour déjeuner : à part la barrière de la langue, je me sens à nouveau confondue parmi les autochtones, et me laisse aller à rêver de n’en plus repartir. J’ai déjà pris quelques habitudes, et me suis défaite de celles françaises, ce qui finalement n’est pas si difficile, mais une invite au véritable voyage, celui où l’on part de soi pour se retrouver autre. La couleur locale a déjà déteint sur moi, et je n’ai qu’un léger effort a faire pour aller de l’avant.

15h00 : Rendez-vous manqué pour aller à Belém avec Manoel, et je n’arrive pas à le joindre par téléphone. Du coup j’y vais seule, certaine de pouvoir me débrouiller, comme au premier jour. Un trolley moderne m’y emmène, passant sous le pont imposant 25 de Abril. De là on aperçoit bien, sur l’autre rive du Tejo, la statue du Christ en réplique à celle de Rio de Janeiro - Cristo Rei, bras ouverts a tous les voyageurs -. Malheureusement je ne pourrai aller la voir de plus près, car déjà s’annonce le compte à rebours. Je reste sur la rive droite de la Mer de Paille. Une autre fois sûrement je goûterai l’air marin et les poissons des îles…
Arrivée à Belém, j’opte pour le port, ne sachant trop quoi voir de ce quartier célèbre. Le temps de m’apercevoir que le Jardim de Ultramar se trouve de l’autre côté de l’avenue principale, je ne peux m’y promener et aller sur les traces de Pessoa qu’une demi-heure avant la fermeture. On y trouve de longues allées bordées de palmiers, un jardin japonais, des oies en liberté, et surtout des statues de visages africains sculptés dans une pierre noire de jais, à l’effigie de différentes tribus, qui rappelle l’histoire coloniale du Portugal, dans sa version pacifiée et reposée. Je décide de revenir demain et vais grignoter dans la fameuse Pasteleria de Belém : je ne me refuse pas un petit plaisir touristique, et je fais bien, car leurs produits sont véritablement délicieux, de ceux dont les papilles gardent le souvenir longtemps après.

18h00 : Je rejoins au café Vyrus, très moderne, le groupe d’amis du premier jour. Nous n’abandonnons pas les recherches du café Snob et de João Cesar Monteiro, mais dans le Bairro Alto, quartier des sorties nocturnes, une vieille dame nous dit qu’il a disparu. Nous gagnons alors le Meia Note, lieu de rendez-vous ce soir des aficionados de Moon Spell, un groupe de hard rock dont je n’ai jamais entendu parler : un point partout.
Au milieu du vacarme et de la foule, quelques figures émergent, maquillées de noir et arborant des bracelets cloutés, aux coiffures punk ou gothiques. Debora s’y sent à l’aise ; pour ma part, j’ai envie de fuir, mais des membres de sa famille nous rejoignent. Je suis invitée à revenir en été, les rejoindre au bord de l’océan qui n’est qu’à quelques kilomètres de l’agglomération. Qui sait…

23h00 : Changement de cap ; nous optons pour un nouveau café dont la décoration est rouge, ce qui a le don d’attirer les prostituées du quartier. Kindala, la serveuse, connaît Debora, et toutes les deux parlent de leur Brésil natal, de la difficulté de se faire comprendre ici, au Portugal. Nous partirons, tous éméchés, faire une promenade près du Tejo, puis irons petit-déjeuner sur le port : tous les samedis soirs, qu’on soit d’ici ou d’ailleurs, se ressemblent. Le rendez-vous avec Nela est raté ; j’espère qu’elle ne m’en voudra pas. Il est temps de tout reconstituer, mais je suis trop épuisée.

Dimanche 28 avril :

15h00. Les levers sont de plus en plus difficiles, et les journées sont trop courtes. Remise à peine de ma soirée d’hier, je m’engage sur la Praça do Comercio inondée de soleil, d’où l’on prend le bus pour Belém. Cette fois-ci j’ai décidé de descendre plus loin, pour visiter la Torre de Belém. Depuis le tremblement de terre de 1755, celle-ci est proche du rivage, et il suffit de marcher sur une passerelle pour l’atteindre. Est-ce la fatigue ; est-ce l’agacement de mes sens ? Je suis incapable d’en saisir la beauté, et pourtant les visages sculptés me font de l’oeil. Il me semble qu’il s’y passe quelque chose comme une domination facile, et une envie de partir qui reste au port. Pessoa est partout, régnant en maître le long des quais, insufflant sa résignation à ceux qui seraient tentés de s’en aller. Heureusement nous sommes encore en hors saison : l’afflux des touristes ne gêne pas trop la contemplation.

18h00 : Je rejoins Emir au métro Baixa-Chiado pour aller visiter un ensemble moderne assez éloigné du centre de Lisbonne. Entre Exposition Universelle et centre commercial, ce quartier offre un cadre de vie agréable et humain, à l’architecture novatrice et réussie, très colorée. On y trouve encore les constructions d’Asie et d’Orient, des pyramides de verre bleu formant des volcans d’eau, et surtout un curieux téléphérique, qui ne mène pourtant à nulle station de ski. Le quartier étant construit sous le signe de la mer, le toit en verre et acier du bâtiment principal déverse en continu de l’eau, faisant ainsi jouer les rais de lumière sur le sol carrelé et nos visages tournés vers les cieux. Il y fait bon vivre, et nous nous attablons autour de spécialités portugaises comme le leiton, viande de petit cochon, dissertant à loisir sur la sensualité de Lisbonne, son ouverture au monde, son métissage ancestral.

21h00 : Retour au centre. Nous découvrons un petit jardin magique par cette nuit de pleine lune, que lui-même ne connaît pas. Des statues fantomatiques de grands voyageurs, comme Vasco de Gama, et d’autres figures inconnues, sont enlacées par le lierre, reposant tranquillement à l’abri de regards trop curieux. Le quartier de sortie Bairro Alto nous offre un dernier verre de Ginja, puis je quitte Emir.
A vrai dire, je ne rentre pas de suite, car divers bruits comme des klaxons m’ont avertis qu’il se préparait une grande fête : et en effet les supporters de l’équipe de foot Sporting sont en liesse, et envahissent les abords de la Praça do Municipe. Partout ce n’est que fanfaronnades. Je me faufile parmi la foule aux couleurs vertes du club pour tenter de les photographier, en me faisant passer pour un reporter professionnel. Je rentre cette fois-ci : un brin de gaieté m’anime, et je m’endors apaisée.

Lundi 29 avril :

12h00 : N’ayant réservé que pour quatre nuits, je me vois contrainte de déménager. Fort heureusement, la chambre n° 1 de la même pensão est libre : retour à la case départ ; je refais puis défais rapidement mes bagages, ce qui me donne un avant-goût du lendemain... Le Jardin de Belém est fermé le lundi : ma dernière tentative pour y aller est ratée. Pendant ce temps la garde nationale change la relève. Je choisis quelques cartes postales, qui me permettent de contempler tout ce que je n’aurais pas pu voir.
Sur le chemin du retour, je m’arrête Cais de Rocha, et me perds au milieu du quartier des ambassades, loin des quartiers réputés, mais plus proche du Lisbonne des Lisboetes. Quelques perles d’architecture et de décoration baroque ; la vie paisible, calme et désintéressée. Quelques fissures, aussi, et des boutiques définitivement fermées, me rappellent que le Portugal est victime de la crise, comme partout en Europe.
Retour au Baixa-Chiado, vers le Teatro da Trindade, pour prendre les photos que je m’étais promises de refaire. Car j’ai voulu que ce dernier jour soit libre de toute contrainte de parcours, afin de revenir sur les jours précédents. Un peu plus loin la Torre de Santa Justa s’offre à moi. Angoissée de n’avoir pas tout vu, je grimpe dans cette construction toute métallique de Gustave Eiffel, qui n’en vaut pas forcement la peine, et me confirme dans mon étrangeté.
Je ne partirai pas sans aller au cinéma. Je me mets a la recherche de la cinémathèque portugaise, qui a déménagé depuis peu. Après de longues péripéties, je finis par découvrir qu’elle était à côté de mon point de départ. Ce soir on joue " O homem desaparecido ", de Imamura. La version originale japonaise est sous-titrée en anglais.

22h00 : Je me perds complètement dans le Bairro Alto, à la recherche du café rouge où mes amis et moi étions l’autre jour, mais impossible de le retrouver ; il semble s’être envolé. Je ne réussis qu’à rencontrer un groupe de jeunes marginaux qui vont aux catacombes, et m’invitent à les suivre, mais je décline la proposition. Dernière recherche du café Snob (dans une quatrième rue à gauche, qui n’existe pas). Au Brasiliera, le café où allait Pessoa, je prends un dernier verre de Porto ; je suis leur dernière cliente, et demain je dois disparaître de cette Lisbonne si enchanteresse, où je me sens uma pessoa.


30 avril :
Eu sou. Fica.

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