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Regarde de tous tes yeux, regarde... 

lundi 13 décembre 2004, par Andrée Bergeron

Regarde, regarde là en bas les lumières de la ville...

C’est ainsi que je l’ai vue la première fois. Pas ici, non, juste un peu plus haut : sur le toit de la fac de sciences. La nuit très tard, un lieu désert et étranger. Des locaux alors si différents de ceux dont j’avais l’habitude. Personne. Des couloirs sombres et ce sentiment, pas tout à fait justifié, d’une effraction - moi, je n’aurais pas dû y être. Je ne me souviens plus combien d’étages il a fallu monter, c’est loin déjà, mais arrivée sur le toit, après avoir enjambé des fils, buté dans les instruments installés là, l’évidence de cette belle lumineuse et pas fière qu’on m’offrait ainsi.

Je crois que c’est à cet instant-là que je l’ai aimée. Oui, aimée, ne ris pas. Quand j’étais arrivée (en train, toute une nuit de train, sans comprendre ni connaître, allant je ne sais où pour je ne sais quoi), je n’avais vu que des rues pas lisses, des façades pas neuves, des toits pas nets. Il y avait quelque chose de rétif en elle : elle déplaisait tout d’abord. Et puis je ne sais plus, un café sans doute ou l’appartement de Benfica. Je ne sais plus rien jusqu’au soir. Jusqu’à la rue de l’école polytechnique, la voiture qui passe devant la fac de lettres - on ne mélange pas plus les étudiants que les torchons et les serviettes ; c’était, m’a-t-on dit, une précaution du régime - et plus loin la fac de sciences. Et même là... rien. Rien de net, sinon des escaliers et des couloirs obscurs, le toit encombré. Et là...

Tu crois ça, toi ? qu’une ville ainsi peut vous entrer dans le cœur pour ne plus en sortir comme aucun homme jamais...

Je ne sais pas pourquoi. Les collines, peut-être ? Non, l’estuaire... mais je ne le voyais pas encore. C’est après, plus tard. Alors, ce soir-là ?

Cette même année j’ai marché, marché... Je me perdais, moi à qui cela n’arrive jamais. J’avais fini par compter le nombre de descentes et le nombre de montées. Ainsi je me retrouvais.

Depuis l’appartement de Benfica, j’arrivais à la gare du Rossio. Je me souviens qu’y était restée, à hauteur d’homme, seulement nouée de cordons, une large bannière de toile qui annonçait la fête du journal du parti communiste. Personne ne l’avait enlevée. C’était bien la ville du Merci d’avoir tourné la page. Je ne t’ai jamais raconté ? Une maison, près de Cais do Sodré. Sur son mur aveugle, les graffitis s’accumulaient. Jusqu’à ce que le propriétaire en eût assez, qu’il fît repeindre la façade. Le lendemain, quelqu’un avait écrit ces mots : merci d’avoir tourné la page. À cette époque-là, tu sais, les murs prenaient leur revanche. Je te montrerai, au retour, le livre de photos. Introuvable, m’a juré un ami photographe ! Tiens, ça encore... Il serait introuvable et un jour, près de chez moi, sur le boulevard Ornano, je vois ce livre qui ne paye pas trop de mine, Portugal 1974-1975, pour un prix ridicule - dix francs, je crois. Bien sûr, je l’achète et c’est seulement bien plus tard qu’on m’a dit qu’il n’était jamais vraiment paru. Tu vois bien qu’entre elle et moi...

Donc partant du Rossio, je marchais. Des journées entières à marcher. A compter les montées, les descentes, à me perdre, me retrouver, vouloir à nouveau me perdre. Me fondre. Je crois que c’est cela que je cherchais. Surtout qu’on ne me remarque pas, qu’on ne m’identifie pas comme touriste, comme étrangère. Tu sais, comme quand un homme, qui pour toi est unique, ne voit en toi qu’une femme parmi d’autres. C’était ça, exactement ça. Et un jour une dame, âgée déjà, m’a demandé son chemin. Je ne sais par quel miracle, j’avais tout à la fois compris - je ne parlais pas la langue à l’époque - et pu lui indiquer : "aqui !" en lui montrant une rue toute proche. Non seulement j’avais réussi à me fondre, mais encore je pouvais guider quelqu’un qui, manifestement, était bien moins étranger que moi. Ce jour-là je me suis sentie regardée pour de vrai.

Je marchais ainsi ne cherchant surtout rien de remarquable. Des enfants jouaient au football dans la rue, surveillés de loin par un vieil homme assis sur sa chaise. Au bout d’un tournant, après avoir descendu une rue restée dans l’ombre de la fin d’après-midi, m’apparaissait une façade frappée directement par le soleil : une imprimerie en éphémère et violent parallélépipède gris et miel. Parfois, des trouées ouvraient de brèves perspectives sur l’estuaire ; parfois, au contraire, les rues y plongeaient si droit que j’avais l’impression que rien ne pourrait m’empêcher de m’y laisser glisser. Ne cherchant rien, il m’arrivait de faire des rencontres auxquelles aujourd’hui je ne parviens plus à croire tout à fait : un champ cultivé au milieu de rues par ailleurs très banales ; ou cet homme monté sur un âne que je regardais, incrédule, couper mon chemin. La ville n’avait pas oublié qu’il ne faut pas remonter bien loin pour se trouver des ancêtres paysans. Je t’ai déjà dit que mon grand-père cultivait la vigne ?

Cette fois-là, c’était encore pour moi une ville sans références. Cela va peut-être te paraître idiot, mais je crois bien que mon ignorance (je n’avais rien lu, rien vu, je connaissais à peine le nom de Pessoa et pas du tout celui de Camõens) m’avait servi. À mieux voir. Puisqu’il n’y avait rien à comprendre - ne possédant ni la langue, ni rien qu’il m’eût été permis de retrouver -, je n’avais d’autre choix que d’errer, regarder et sentir. Et même mon regard n’était guidé par rien, sinon par la ville. Les images qu’elle faisait surgir n’étaient qu’une histoire entre elle et moi, un dialogue muet qui avait probablement débuté bien auparavant. Tu me regardes comme si je déraillais, comme si tu ne connaissais pas de ces rencontres qui sont des retrouvailles, entre deux qui ne se sont jamais vus, que tout semble parfois opposer et qui pourtant... Elle et moi, nous avions l’exil en partage. De ceux qui ne disent pas leur nom, quand on a eu le tort d’aller voir ailleurs et surtout de revenir.

Le soir - à la nuit tombée puisque c’était l’hiver -, avant de retourner vers la gare du Rossio j’allais regarder l’estuaire.

Tantôt c’était depuis la place du Commerce - l’agitation de la sortie des bureaux et de l’arrivée des bacs ; un haut fonctionnaire portait son attaché-case vers une Europe encore à venir tandis qu’une vieille femme en noir charriait son ballot depuis qui sait quel avant. On voyait de moins en moins loin sur le fleuve.

Plus souvent, c’était à partir du belvédère de Santa Lucia sur les pentes d’un Alfama pas encore à la mode. De là, ils étaient bien visibles : cargos illuminés en attente d’un chargement ou d’un déchargement, va savoir. Ils étaient encore là, ou pas déjà partis. Entre deux. Deux rives du fleuve, deux temps, deux mondes... Ils pouvaient partir, ils seraient toujours là. Eux ou d’autres... Comme lorsque tu fais de longs trajets en train au milieu des bois de bouleaux : toujours un arbre remplace le précédent, l’important c’est que cela dure suffisamment - alors seulement surgit, comme en mer, l’impression d’un voyage immobile...

Tu vois, sans en trouver le sens j’étais sûre qu’il y avait derrière tout ça, tout ce avec quoi je te bassine depuis que nous marchons dans ces rues, quelque chose de fort. Je n’aurais pas pu dire quoi. Sait-on jamais dire pourquoi on aime ? Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai réussi - je crois - à y mettre des mots. Ici, quand tu marches, tu n’es jamais seulement maintenant, tu n’es jamais seulement ici. Il y a des lieux comme ça, pas chargés d’histoire comme diraient les dépliants touristiques, mais où tu sens que tu ne flottes pas tout seul sur l’écume du temps. Des lieux où, vraiment, tu le sens. Là, les physiciens ont raison qui disent que les bruits ne s’éteignent jamais, que les vibrations de l’air seront juste infiniment atténuées, ajoutées les unes aux autres, mélangées jusqu’à l’inaudible : tout au fond, obstiné, le silence bruisse. Ici, écoute, les déjà se mélangent aux encore, tu ne peux séparer le présent du passé, et non plus aller vers le futur, il est déjà là lui aussi. Ce n’est pas un temps qui se brouille, c’est sa continuité qui t’est rendue. Mais attends encore un peu, tu verras, il y a autre chose. Au bout de la rue, là-bas.

Nous y voilà, regarde. Tu vois ce pont ? C’est lui que je voulais te montrer : regarde comme il se perd... Il aurait dû s’appeler Salazar et c’est le pont du 25 avril. Mais tu connais cette histoire, celle qui commence par Grândola, vila morena...

O ponte : avec la nuit et la brume, on ne voit pas jusqu’où il va, mais sûr que c’est au-delà de cette rive, qui pourrait me faire croire qu’il ne franchit que l’estuaire ? Il faudrait être fou pour ne pas voir qu’ici tout va vers ailleurs, c’est comme ça, ce n’est pas un choix que d’être au bout des terres. Mais merci aux bouts des terres, heureusement qu’il y a les bouts des terres... Pour ouvrir des fenêtres comme celle qu’avait oubliée M. Seguin. Tu imagines si on restait comme ça enfermés, tout clos... Tu ne pourrais pas plus que moi, tu ne saurais toi non plus te départir de tes fragments d’ailleurs.

Maintenant, je peux te dire. Tu comprendras, j’en suis sûre : tu n’as déjà plus le même sourire. Ce que je sentais dans tout ça, c’est de l’humain. Qui résiste, veut garder l’épaisseur du temps, ne cessera jamais d’avoir une part de soi ailleurs ou une part d’ailleurs en soi. Entre deux mondes, entre deux temps : comme un pont entre deux rives.

P.-S.

Note biographique :

On dit que les chats ont neuf vies. Si cela vaut pour les humains, qui sait combien j’en ai déjà brûlées ? Chacune d’entre elles porte sans doute la trace des précédentes. La première me fit nomade. Pendant une autre, j’ai cru pouvoir plonger au cœur des choses, atteindre un regard objectif et pour cela je devins scientifique ; je travaillais sur les océans. L’actuelle est marquée par un retour à l’humain : le plus souvent universitaire observant les circulations entre sciences et culture, plus rarement - mais régulièrement - animatrice d’ateliers d’écriture.

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