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Lucie Bérard et les mains brûlées 

lundi 24 août 2026, par Charles Garatynski

Lucie Bérard, Décolorer sa fille, Les Intranquilles, 19 août 2026, 256 p., 20 €.

Lancer l’essorage. Étendre le linge. Sortir le chien. Hydrater les muqueuses. Le premier roman de Lucie Bérard s’ouvre sur une liste de tâches et en fait son unité de mesure. Elle reparaît régulièrement, avale les courses, les rideaux à décrocher, et jusqu’aux résolutions morales, puisque « je ne mangerai plus de viande » y figure entre deux corvées.

Paula a vingt-cinq ans, esthéticienne depuis ses dix-sept ans. Elle quitte la banlieue parisienne où vivent sa mère et sa sœur pour suivre Tom, jardinier, dans une ville portuaire, et ne reverra pas sa sœur pendant onze mois. Un institut de beauté l’embauche aussitôt. Arrivée devant, elle voit la plage, la mer et le ciel se refléter dans la baie vitrée, comprend qu’elle passera ses journées à regarder la mer comme on regarde une télévision, et décide de ne pas entrer. Elle se promènera un peu, quelques mois.

Elle se promènera peu. Elle a du travail. Les lessives tournent tous les jours, avec désinfectant, Ariel et lingettes anti-décoloration ; elle récure les joints, nettoie les vitres la nuit parce que les lampadaires font mieux apparaître la saleté. Sa grand-mère est morte, sa mère et sa sœur sont restées dans les tours ; elle a quitté leur paysage sans s’affranchir des gestes.

On lit déjà, ici et là, Décolorer sa fille comme un roman du deuil ou de la charge domestique intériorisée, et l’éditeur lui-même met en avant la filiation féminine. Ce n’est pas faux, mais reconnaître trop vite les sujets contemporains d’un livre revient à lui retirer ce qu’il a de moins présentable.

Car Paula a tué sa grand-mère. Mais ça, Bérard attend le dernier quart pour le raconter. Un 1er mai, Paula remplace sa mère auprès de la vieille femme devenue dépendante, qui ne parle plus et gémit. Le matin, Tom lui a offert un brin de muguet en la prévenant de bien se laver les mains avant de toucher un être vivant, à cause de la chienne qu’il vient d’adopter : c’est ravissant, mais c’est du poison. Le soir, assise dans la cuisine, le nez face au brin de Tom, elle se lève, court au Monoprix avant la fermeture, achète tout le muguet qui reste. Elle emprunte à sa grand-mère le petit couteau qui coupe bien, celui qu’on lui a offert quand elle a emménagé en 1970, cisèle chaque fleur le plus petit possible sur le plan de travail où la vieille femme lui préparait ses casse-croûte. Elle en fait infuser la moitié dans le café, l’autre dans un fond d’eau claire, passe le tout au mixeur avec l’équivalent de cinq morceaux de sucre, filtre au chinois, choisit la paille qui convient. Le potage, lui aussi, contient un somnifère écrasé. Sa grand-mère n’en veut pas et préfère le café, parce qu’elle a un bec à sucre, et Paula le sait depuis toujours. Puis Paula nettoie, et se brûle les mains à mélanger tous les détergents de l’appartement.

La description de la scène, Bérard l’écrit exactement comme les listes ménagères du début : phrases brèves, verbes d’exécution, ustensiles nommés un à un. Le meurtre a la prosodie d’une recette, et c’est la syntaxe, avant tout commentaire, qui rattache l’homicide au soin. Le détail du sucre va plus loin encore, puisqu’il fait du savoir accumulé sur un corps aimé le moyen de le supprimer. Personne n’a fait ça par mégarde.

Le meurtre réorganise tout ce que Paula avait lavé auparavant. Une semaine après les obsèques, Tom lui propose depuis la douche de partir vivre près de la mer, et elle parle d’une cavale de gangster ; la boutade était exacte avant que le lecteur puisse le savoir, et l’image lui venait déjà, cent pages plus tôt, à le regarder se laver. La Javel change elle aussi de statut. Elle promet l’effacement et laisse en même temps des taches définitives. Le titre repose d’ailleurs sur cette contradiction. Enfant, Paula reçoit des vêtements neufs que sa mère abîme avec la Javel qu’elle emploie partout, tandis que la même mère consacre un temps fou aux cheveux de ses filles pour les photos de classe. Chaque mois, deux heures durant, elle décolore mèche par mèche les cheveux de la sœur de Paula, à mains nues, en gémissant de ses brûlures : voilà le titre, dans son sens le plus littéral. Paula n’assiste d’ailleurs pas à la scène : assise seule près de sa fenêtre ouverte, elle entend vivre au-dessus d’elle l’HLM de sa mère, et la mer et les palmiers de la digue se retirent du paysage.

Ces brûlures aux mains sont le vrai fil du livre. La mère se brûle à décolorer sa fille. Paula se brûle en récurant l’appartement de la morte. Et quand elle décrit sa maison, dont elle se dit garante, elle note qu’elle a les mains brûlées de détergent, les cheveux emmêlés, les dents entartrées, et que sa vie a un sens désormais.

Bérard remonte ensuite la généalogie professionnelle : « Une femme de ménage a accouché d’une couturière qui a accouché d’une coiffeuse qui a accouché d’une esthéticienne. » Quatre générations de colonnes vertébrales déformées, écrit Paula, chaque squelette prenant la forme d’un point d’interrogation. Elles frottent des sols, lavent des cheveux, épilent des corps, vernissent des ongles. Elles gagnent leur vie à rendre les autres plus présentables. Le genre et la classe ne se laissent pas séparer, puisque ces femmes ne sont pas assignées au soin en général mais employées au soin des autres. Paula a hérité d’un savoir-faire, non d’une obsession abstraite de la propreté.

Tom n’est pas pour autant le contre-exemple masculin attendu. Il lave la salle de bain pour lui rendre service, à la Javel, en ayant racheté de la Javel dans son dos ; Paula le découvre en tachant son vêtement contre le lavabo et explose. Elle ne lui reproche pas de ne rien faire, elle lui interdit de laver à sa place. Personne n’a besoin de lui ordonner de s’épuiser. Jardinier, il accepte les fleurs fanées et ce qui pousse et pourrit, quand le métier de Paula consiste à enlever. Bérard donne à ce contraste un support inattendu en intercalant un inventaire horticole, nom latin et période de floraison. Le muguet y trouve sa place entre le lilas et la tulipe, sans un mot sur ce à quoi il a servi.

Le pont entre la banlieue et Paris est l’un des motifs les mieux tenus du roman, puisque la sœur le franchit le soir pour aller travailler comme stripteaseuse quand Paula l’a franchi pour rejoindre les instituts de beauté, alors que leur mère le faisait quarante ans plus tôt avec son CAP coiffure pour aller se brûler les mains dans les bacs à shampoing de femmes qui, elles, n’auront jamais à traverser de pont. Bérard évite pourtant la victime socialement éclairée. Paula classe les femmes, jalouse leurs maisons, et conclut que la banlieusarde a aussi besoin de quelqu’un à mépriser.

Ces femmes s’aiment mal, quand elles s’aiment. La sœur a planté ses ongles près de l’œil de Paula, un jour où celle-ci insistait pour qu’elle vienne voir leur mère hospitalisée, et il en reste un trou blanc au milieu du sourcil ; quand Paula raconte l’agression, elle ajoute qu’elles sont très liées, « l’un n’empêche pas l’autre ». Après les obsèques, elle vole une nuit le matériel de Tom et va rempoter des iris dans les jardinières servant de cendriers devant le club où sa sœur travaille, sachant qu’elle sortira fumer à cinq heures. Sa sœur l’appelle en pleurant : elle a reçu un signe de leur grand-mère, c’est sûr, les iris ne poussent pas comme ça. Paula fabrique donc un message posthume de la femme qu’elle vient d’empoisonner, et c’est l’un des rares moments où elle produit quelque chose au lieu d’effacer.

Le reste du temps, elle efface, et son propre corps ne fait pas exception. Au Monoprix, devant les crèmes et les shampoings, elle parle du sex-shop de la féminité attendue. L’image est juste parce qu’elle ne condamne pas le plaisir des cosmétiques, que Paula aime réellement. Le piège tient à l’impossibilité d’imaginer son visage sans penser aussitôt à ce qu’il faudrait y corriger. Plutôt que le renoncement attendu, Bérard lui fait envisager un retour au métier par le nail art, à domicile, pour entrer chez les femmes et voir à quoi ça ressemble vraiment chez elles. Elle ne renonce pas à la beauté, seulement à la croire propre.

Le livre aime parfois trop ses symboles, au point qu’on finit par surveiller le moindre flacon posé sur une étagère, et l’autrice traduit parfois ce que ses images venaient de faire comprendre : la phrase qui définit le titre – « Décolorer sa fille, c’est la faire belle et l’abîmer aussi » – me paraît de trop après les cheveux décolorés à mains nues. Mélanie ressemble un peu trop vite au double dont l’intrigue avait besoin. Paula la rencontre à un arrêt de bus, un manteau jaunâtre qu’elle a lavé deux fois et qu’on lui dit sale, un œil opaque et sans couleur, une odeur d’essence sous le parfum, du noir sous les ongles ; un incendie criminel a tué une vieille femme dans la rue de Paula, et celle-ci finit par se demander ce qu’elle cherche à se faire copine avec la folle qui a mis le feu. Une femme soupçonnée d’avoir brûlé une vieille dame, en face d’une femme qui en a empoisonné une : le montage est un peu trop obligeant. Une scène le sauve. Paula la retrouve à Jardiland, embauchée au rayon des oiseaux dont les cris l’empêchent de penser, du mascara sur l’œil sain, des cils dessinés au crayon jusque sur le bandage, et sur la poitrine un pin’s « je m’appelle Suzie », sorti d’un vieux placard, le prénom d’une autre.

Le défaut principal touche à ce qui fait le succès du livre. Nous vivons dès la première page dans une conscience extrêmement indiscrète. Paula pense à ses règles, à ses amants, aux médicaments de sa mère, et se rappelle qu’à dix ans elle souhaitait parfois la mort de sa mère et de sa grand-mère. Cette conscience-là contourne pourtant, jusqu’au dernier quart, le fait qu’elle a donné la mort quelques mois plus tôt. On peut appeler cela du refoulement, et sa mémoire fonctionne bien par déclenchements ; le procédé sert aussi une nécessité plus triviale, puisque si sa conscience laissait affleurer son crime avec la même liberté qu’elle laisse affleurer le reste, le lecteur connaîtrait le crime. Bérard triche, mais bien. J’ai lu le livre en une journée, ce qui est le meilleur compliment qu’on puisse faire à sa mécanique et le point de départ de ma réserve.

Reste une objection plus gênante. Que fait le roman de la grand-mère assassinée ? Elle est âgée, dépendante, ne parle plus, et Paula estime que sa disparition libérera sa mère. La vieille femme n’a pourtant rien demandé. Ce n’est pas une euthanasie consentie mais un homicide dont la meurtrière s’accorde elle-même la justification compassionnelle – et Bérard note que Paula, ce soir-là, cisèle chaque brin sauf celui de la voisine. Elle sait parfaitement qui elle tue et qui elle ne tue pas. Le livre n’affirme jamais qu’elle a eu raison, et c’est heureux. Mais la révélation survient si tard qu’il reste peu de pages pour regarder en face celle qui vient de mourir. Nous avons passé le roman entier dans les raisons de celle qui tue avant de savoir qu’elle a tué. La grand-mère existe pourtant dans de nombreux souvenirs ; ce qui manque, après la révélation, c’est un déplacement du centre de gravité vers celle sur laquelle ces raisons se referment. Le livre y perd sa netteté et, à mes yeux, gagne en intérêt.

La fin ne résout pas davantage Paula. Tout pourrait ressembler au dernier quart d’heure d’un film indépendant où chacun aurait trouvé la bonne distance avec son passé, mais la sœur qui débarque n’a pas apporté de bouquet, ayant entendu à la télévision que les fleurs coupées du commerce sont bourrées de pesticides et de perturbateurs endocriniens. Elle résume : « C’est beau mais c’est pourri. » Elle pose sur le réfrigérateur l’argent d’un sac volé dans les toilettes de son club, énumère les onze mois de silence, les likes sur ses vidéos, le colis Sephora d’anniversaire, seul signe de vie qui l’ait empêchée de signaler la disparition de sa sœur aux flics. Puis : « Paula, crache le morceau. » Et le livre s’arrête sur une héroïne qui n’a rien avoué.

« C’est beau mais c’est pourri » vaut pour tout le livre, à condition de l’entendre correctement. Rien ici ne se retourne en son contraire ; c’est le même geste qui produit les deux effets. Ce que ces femmes se transmettent n’est pas seulement une charge, c’est une technique. Enlever un poil. Nettoyer une chambre. Laver le sang. Quitter un quartier. Se débarrasser de ce qui dépasse. Paula pousse l’apprentissage jusqu’à son terme monstrueux, faire disparaître une femme puis nettoyer derrière elle, et Bérard trouve pour le raconter une voix qui sait faire tenir la honte.

Son premier roman n’est pas impeccable. Ce serait presque contraire à son sujet. Les taches de Javel ne partent pas, et plus on frotte, mieux on voit l’endroit où le tissu a perdu sa couleur.

P.-S.

Charles Garatynski, né en 1998 à Bordeaux, est écrivain. D’origine polonaise par sa mère, il écrit entre deux langues.

En décembre 2025, à Varsovie, l’Académie polonaise des Sciences sociales et humaines lui a décerné le prix d’Artiste polonais de l’année en prose.

Ses textes de fiction ont paru notamment dans Marginales, Traversées et La Revue des ressources en France, ainsi que dans Suburbia, Ypsilon et e-eleWator en Pologne. Il a également publié des essais et articles dans La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire et Actualitté, consacrés à Witold Gombrowicz, Bruno Schulz et Stanisław Witkiewicz, dont il a présenté l’œuvre lors de plusieurs colloques internationaux (Istanbul, Leuven, Sorbonne-Nouvelle).

Sa pièce Héraut de la démocratie a été mise en scène à Nantes en janvier 2026.

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