Faire un pas de côté, s’éloigner des avenues et grands boulevards. Ce n’est pas dans les artères des villes que coule leur substance vitale, mais dans les petites ruelles, les quartiers reculés. Le cœur est en périphérie, pas dans les centres aseptisés faisant office de vitrines. Ici la petite maison où la dame est en train de monter, par un escalier extérieur (presque une échelle !), me fait penser à une cabane perchée dans les arbres. En bas, un joyeux bazar destiné à l’entretien des fleurs et des plantes, présentes un peu partout en abondance. La rue ressemble à un jardin collectif. Au premier plan, comme une aire de pique-nique où les habitants peuvent s’installer, discuter de tout et de rien, passer le temps à l’ombre du parasol et des arbres. La ville a pris des allures de village.
Dans son grand livre-monde, London Orbital, Iain Sinclair écrit :
"Je trouvais le terme fugueur beaucoup plus attirant que le désormais usé flâneur. [...] Fugueur était une bonne description de notre travail de marche, de notre accès mensuel de maladie mentale transitoire. La folie de plus en plus prononcée de la vie en ville (dans mon cas) et de la vie à la campagne (dans le cas de Renchi) nous obligeait à prendre la route. La joie de ces journées dehors repose sur l’intensification éprouvée de l’actualité du temps présent, la manière dont nous esquivons, pour un bref instant et dans un court espace, l’illusionnisme des conseillers en communication, des relais médiatiques et des menteurs salariés. La fugue est à la fois dérive et fracture. On ne peut ressaisir l’histoire du périple que par une forme d’hypnose, ou grâce aux aide-mémoire du journal ou de l’album photo. La preuve documentaire de ces choses qui auraient aussi bien pu ne pas arriver. La fugue est une course commando surnaturelle [...], ce qui rend supportable la vie parallèle, employé de gaz, aide-soignant ou plumitif littéraire."
Je m’aperçois que je n’ai jamais cessé de fuguer au Japon. Même une fois rentré en France.
C’était un jour de pluie. La guest house où je vivais alors, habituellement si animée, était plongée dans un calme étrange. Aucun bruit de pas, aucun son de vaisselle ni de cuisine. Pas de fragment de conversation non plus, que ce soit dans une langue ou une autre. Aucun éclat de rire, aucune exclamation ni musique ne filtrait à travers les fines cloisons des chambres. Le sol du couloir était une mer de silence et au fond, ce grand parapluie ouvert se tenait là, comme un fantôme. Un instant j’ai pensé : il n’y a plus personne, même là dehors, nulle part. Comme un enfant qui se réveille soudain sans repère et ne perçoit plus, en lieu et place de tout son monde familier, qu’une grande, une immense absence. Mais je n’ai appelé personne... simplement je suis retourné prendre l’appareil photo dans ma chambre.
Il y avait quantité de stations, de petites gares ayant toutes leurs spécificités. Je voudrais pouvoir tout retrouver. Que tout soit là : le hors-champ de mes photos. Les sons, les odeurs...
A quoi ressemblaient-ils ces bâtiments qui projettent ici leur ombre étrange sur le grand mur de la voie ferrée ? Quelles gares reliait cette ligne ? J’aimerais me souvenir de tout : le visage du jeune homme qui approche à vélo, celui de l’homme en noir qui marche derrière, tout au fond. Mais je n’ai pas assez photographié, pas suffisamment noté, enregistré, consigné. On ne peut pas simultanément se laisser porter par l’instant, accueillir tout ce qui se présente et mémoriser avec précision les dates, les lieux, les trajets. La porosité et l’ouverture forment une mémoire diffuse, mais terriblement lacunaire. Il ne me reste que des bribes — rencontres fortuites, sensations passagères. Le panneau au premier plan est celui d’une agence immobilière : magasins, terrains, appartements, villas... L’agence propose aux étrangers des rendez-vous dédiés. D’autres que moi auront poussé la porte. Quelques uns, sans doute, se seront installés. Bientôt le train va repartir.
Le vieil homme titubait, enivré par l’alcool et l’exubérance des fleurs. La perspective formait devant lui comme un goulot. Il s’y précipitait d’un pas décidé mais peinant à maintenir sa trajectoire, oscillant d’un côté à l’autre de la route, bras ballants et regard vitreux. Faille dans la fête, malgré les rangées de lanternes et d’arbres magnanimes. Que nous marchions sous des voûtes de fleurs ou d’étoiles, des lézardes se dessinent sous nos pas.
Pour recouvrer ma part d’insouciance, je me faisais rameaux, pétales, prières.
Je voulais échapper aux représentations martelées, stéréotypées. Aux images touristiques et publicitaires. Je voulais me défaire d’un certain exotisme pour m’attacher aux choses sans importance. Je voulais m’imprégner du réel, tel qu’il se présentait. Je m’efforçais de ne rien attendre. Tout, alors, était susceptible de faire événement. Une situation banale, la lumière sur un être, un bâtiment ou un objet. Il ne s’agissait pas de voir au-delà des apparences, mais de voir comment les choses apparaissent. Cependant, s’affranchir des points de vue, des façons d’être et catégorisations du langage n’est pas une mince affaire et quoi qu’il en soit, ceci non plus n’est pas le Japon.
Images & textes : Yann Leblanc
Extraits du blog Ceci n’est pas le Japon - rêves et archives






