J’ai une peur bleue des pages blanches. C’est de l’obsession maniaque, allez-vous croire, mais j’ai mes raisons. Ne riez pas, je suis très sérieux ; j’ai même un traitement pour me stabiliser.
Tout a commencé quand j’étais enfant. C’est un truisme : l’enfance, c’est souvent de là que tout commence et d’où naissent les plus grandes tares.
Je suis né dans une famille de bavards doublés de gueulards. Il était impossible de se faire entendre d’eux. Ils ne paraissaient ni méchants ni animés de mauvaises intentions, mais ils gueulaient et gueulaient de plus belle. Je pensais qu’avec l’âge, mes parents allaient s’assagir. Mais au contraire, la sénilité les pousse à davantage hurler et moins écouter. Je tiens à vous convaincre, alors voici un dialogue bref et véridique qui confirmera mes dires :
— Je disais donc que la voisine, commença ma mère ; je disais donc que la voisine ne taille plus sa haie et qu’elle…
— Quelqu’un peut-il me passer le sel, s’il vous plaît ? demandai-je.
— ET QU’ELLE RAMEUTE TOUS LES CHATS DU QUARTIER EN LES NOURRISSANT.
— …
Mon père l’imitait pour lui répondre. On aurait dit un orchestre qui deviendrait fou, un zoo sans gardien.
— QUOI ? ELLE CONTINUE À LAISSER POUSSER SA HAIE ?
Et ça montait crescendo. C’était épouvantable. Parfois, je criais aussi afin qu’on m’écoute, mais ça ne marchait pas.
— POUVEZ-VOUS ME PASSER LE SEL, NOM DE DIEU ?
— Émile ! Ça ne sert à rien de vociférer comme ça, enfin. Le voilà, le sel !
Vous comprenez bien que j’ai dû élaborer mes propres méthodes pour communiquer. Je gribouillais des petits billets que je distribuais à mes semblables.
Au début, ils ne comprenaient pas pourquoi je ne parlais plus et ne faisais plus qu’écrire. Mon père prit ça pour une excentricité passagère et ma mère pour un moyen d’expression artistique. Vous êtes souvent médiocre aux yeux de votre père, et un génie incompris pour votre mère.
Un jour, les petits papiers ne suffirent plus, et j’eus besoin de m’épancher encore davantage. J’achetai des carnets en cuir que je remplissais frénétiquement, à toute heure de la journée. Mon père pensa que j’étais un névrosé, ma mère un prodige de la littérature.
Ils ignoraient que ma chambre débordait déjà et qu’il était bientôt impossible d’y accéder. Je me décidai à écrire sur les murs blancs. Quand il n’y avait plus de place, j’arrachais le papier-peint et continuais à même la pierre. L’important n’est pas ce qui a été écrit, mais d’écrire encore.
Bien sûr, ça ne plut pas à la maisonnée. Ma mère, attirée par l’odeur de cuir, voulut pénétrer dans mon antre. Elle fut assommée par une centaine de livres. Mon père, croyant à du terrorisme feutré de ma part, me mit à la porte.
Dehors, sans diplôme, sans toit, sans argent, et donc sans carnet. T’es foutu, Émile, foutu, pensai-je, même le silence te vomit.
J’errais dans les rues. J’attendais la nuit et ses rêves pour noyer mon spleen. Je me heurtais à beaucoup de feuilles blanches malgré elles : rues, passages piétons, nuages. L’enfer sur terre.
C’est justement en regardant une rue de ma ville que j’ai eu subitement une idée : il me fallait combler toutes les absences de ce monde et donner une voix à chaque entité silencieuse.
Je commençai par les rues. Elles ont dû en voir des choses étranges, celles-là. J’essayais de les faire parler. Je noircissais les façades des immeubles. Quand le soleil se couchait, je sortais et je pratiquais mon art.
Rue des Écoles, j’avais ainsi inscrit : « Ce jour-là, Ulysse Reine est passé par ici. Sa venue n’est aucunement à mettre sur le compte de sa naissance le 27 mai 1945 à Marmande ». Il est évident que je ne connais pas d’Ulysse Reine ni même quelqu’un né le 27 mai 1945 à Marmande ; c’est simplement pour passer le temps. Et je m’en allais pour mieux recommencer le lendemain.
Bientôt, toutes les rues furent recouvertes de mes fantaisies. Mais les habitants, ne supportant pas ma prose, restaient sur leurs gardes. Je ne pouvais librement m’exprimer et le monde devint soudain peuplé de parents de substitution. Oui, des centaines d’hommes et de femmes m’interdisaient de m’exprimer et de combler les marges de cette terre. Ils ne sont intéressés que par leur « moi, je », et ne s’aperçoivent pas qu’ils font taire les autres.
Je dus me rabattre sur les cimetières. Le soir, personne ne les fréquente. Alors je me suis procuré un feutre indélébile et j’ai continué de parfaire mon art. Je dois vous avouer qu’il y avait de la matière ; un nom, une date de naissance et de mort, la trame était là.
« Ci-gît Oto Von Oth (1902, Namur — 1968, Paris) » ; ça paraissait peu, mais je réussissais pourtant à remplir toute la stèle. Moins on en sait, plus on peut se laisser aller : « Oto Von Oth (1902 — 1968) s’est illustré par sa générosité sur le marché aux puces de Saint-Ouen quand, à seulement vingt ans, il offrit une barquette de fraises à son amie Lucienne. Galvanisé par son exploit, il entreprit un tour du monde qui le mena jusqu’en Papouasie où il apprit la langue hiri motu. Fort de ses nouvelles connaissances, il s’établit sur l’île afin de s’auto-proclamer diplomate belge en Papouasie. Il y resta trente ans, sans rien y faire. Pris de remords, il rentra à Paris où il décida de mourir, car il était temps. »
Pauvre Oto Von Oth, grand Oto Von Oth. Un matin, alors que je m’étais endormi sur une tombe, un employé municipal me surprit. Il ne comprit rien à mon talent et exigea de moi des explications que je ne pus lui fournir.
— Mais moi aussi, j’en cherche des explications, mon cher monsieur ! Depuis si longtemps, vous ne pouvez pas imaginer.
— Et vous vous foutez de moi, en plus ?
Je fus embarqué par les gendarmes qui, s’apercevant qu’ils avaient affaire à un individu créatif, me menottèrent. Privé de mon moyen d’expression, je compris que j’étais voué à devenir ermite. Le brigadier s’en est vite rendu compte, lui aussi :
— Nom et prénom ?
— Je… je…
Il me regardait, circonspect.
— Vous venez de Paris ?
— De… Pa… Pa…
Il tapa du poing sur la table, je ne pouvais plus faire semblant :
— Oui ! Oui, de Paris !
— Et vous allez où, comme ça ?
— Je… je cherche mes parents. Je peux avoir un stylo ?
J’ai dit ça en ravalant ma salive, l’air un peu hébété. Ça a fini de le convaincre, et il ne voulait plus entendre parler de moi. Il m’a donné un stylo et me confia à un couple d’infirmiers.
Des gens souriants. Au début, je les ai vraiment trouvés sympathiques.
— Vous connaissez votre identité, monsieur ?
— Émile Labat.
— Vous dormiez où ces derniers temps ?
— Au cimetière.
— Et qu’est-ce que vous y faisiez ?
— J’écrivais sur le marbre des stèles, pour donner une vie à des gens qui n’en ont jamais eu. Je fais ça depuis l’enfance, car mes parents parlaient trop fort pour me passer le sel. Une longue histoire…
Ils demeuraient mortifiés. Puis mon besoin de fiction a repris le dessus.
— Vous êtes ensemble, tous les deux ? ai-je lancé à brûle-pourpoint.
Ils se sont échangé des regards gênés, comme dans les mauvais films. J’ai voulu imaginer leur histoire, c’est plus fort que moi. Je les voyais se rencontrer à Châteauroux. Si on trouve l’amour à Châteauroux, l’humanité peut bien garder espoir. Ils se sont croisés, à la sortie de la librairie, rue Victor Hugo. Lui s’était procuré un roman de Karl Lavy et elle de Balzac ; ça s’annonçait compliqué. Mais tout de même, l’amour fait son chemin et d’une drôle de façon, parfois.
J’avais cette histoire en tête et une terrible angoisse de l’oublier me prit. Dans mon esprit, le monde est peuplé de mythes qui réclament une mémoire.
J’aurais pu sortir de l’ambulance sans problème si je n’avais pas tenté de rédiger leur histoire sur leurs blouses.
— Attention Yasmine ! Il essaye de te poignarder avec un stylo !
L’homme, toujours prêt à s’enorgueillir d’exploits, se rua sur moi pour me plaquer au sol.
Il demanda à sa compagne de m’administrer un tranquillisant. J’ai senti l’aiguille pénétrer ma peau et mes sens se sont taris peu à peu. J’ai sombré dans un état qui ne ressemblait pas au sommeil. Une sorte de néant où il existe un silence qu’on ne peut pas entendre.
À mon réveil, je savais où j’étais. Peut-être que j’avais, depuis le début, une conscience aiguë de ma destinée : l’hôpital psychiatrique, ce royaume des incompris.
« Ils » — je ne connais pas leur nom — m’ont enfermé dans une salle peinte en noir. « Ces médicaments vont vous soulager », m’ont-ils dit quand ils sont revenus me voir. La vérité, c’est qu’ils m’endorment, mais au réveil, la frénésie me reprend. Or, on ne m’a pas laissé de feuille pour me livrer à ma lubie. On m’a même confisqué mes vêtements pour que je n’écrive pas dessus.
Je ne possède qu’une grande fenêtre ; impossible de l’ouvrir entièrement, et une grille masque l’horizon. Je ne distingue que le blanc du ciel, ce blanc que personne ne remplira jamais. Je n’ai pu cacher que mon stylo sous mon caleçon. Ainsi, je m’adresse à vous depuis ma propre chair ; je compose sur ma peau blême. Oui, c’est une partie de mon corps que vous avez entre les mains. J’appuie parfois un peu fort. Il y a une fine traînée de sang au sol. Je vais terminer par le blanc de mes yeux, et ainsi achever mon œuvre : noircir le monde entier.
Maintenant, je dois vous laisser. J’entends des pas. Ils ne vont pas tarder à revenir !

